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Billet de blog 14 nov. 2022

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Lanmou o ! Lanmou !  Lanmou kraze miyèt Mòso» pleure Guy Régis Jr

Bouleversant lamento, en français et en créole, sur l’exil et la perte, ainsi nous vient « L’amour telle une cathédrale ensevelie » de Guy Régis Jr ,seconde partie d’une trilogie destinée à la scène pour laquelle le compositeur et guitariste haïtien Amos Coulanges a composé des mélodies entêtantes, inoubliables.

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Illustration 1
Scène de "L'amour telle une cathédrale ensevelie" © Christophe Pean

C’est un fleuve torrentiel de colère et de douleurs qui se jette dans l’océan du désespoir où voguent des barques surchargées d’infortune. Au bout l‘espoir, le pays mythique, le « Kanada » du chant créole, la loterie du destin, le fils dont on est sans nouvelle qui, sous un toit de Montréal un soir de pluie, exaspère le couple de circonstance que forment le vieil homme blanc et celle qu’il est allé chercher là-bas, la femme noire,aujourd’hui esseulée, éplorée en quête du fruit de ses entrailles parti en mer pour la rejoindre et dont elle est sans nouvelles. Surgit alors le puissant lamento des Boat-people dont sont multipliées les images vidéos (Dimitri Petrovic) de rafts sur chargés d’êtres en perdition et souvent se renversant, alors s’élève un chant choral d’un beauté et d’une force sidérantes, éclairé et pimenté en contre point par la dispute verbale et domestique entre « La Mère du fils intrépide » et Le « Retraité mari ».

Ainsi nous vient L’amour telle une cathédrale ensevelie  de Guy Régis Junior, second volet de sa Trilogie des Dépeuplés. Le premier volet Étalé deux pieds devant étant celle du père, le troisième Et si à la mort de notre mère étant celui de la mère, le second, on l’aura compris, est celui du fils. Un fils quittant Haïti, l‘île maudite et adorée jamais nommée, pour l’au-delà des mers, la terre promise, le Kanada chanté en créole. La parole et le chant, l’homme et la femme, le français et le créole, l’espoir et le désespoir, la haine et la rage tout s’entremêle dans ce lamento de la perte (pays, amour, identité, enfant) et de l’exil, ce chant des larmes, ces gouttes d’eau perdues entre les vagues énormes de l’océan noir et les pluies en rafales cinglant les vitres.

Dans son avant-propos à sa Trilogie, Guy Régis dit avoir « côtoyé de près » ces gens qui « arrêtent » le cours de leur vie en la laissant derrière eux « dans l’espoir de la revivre » ailleurs, autrement. Ainsi son père que Guy Régis Jr a vu partir quand il avait douze ans. « Quand je l’ai revu (à New York), j’en avait trente » et son père était devenu citoyen américain. Pendant toutes ces années sans nouvelles de lui , « il m’arrivait de penser qu’il était mort et que ma mère, qui espérait fortement son retour (pour venir nous chercher) nous le cachait ». Ainsi les pièces sont-elles accouchées, à la fois dans la douleur et dans « l’espoir possibl» écrit Guy Régis.

Quand on entre dans la salle, sur l’écran nous accueille le lancinant et obsédant mouvement des sombres vagues de l’océane guitariste et compositeur Amos Coulanges s’assoit bientôt sur le côté et commence. Cet opéra-lamento doit beaucoup à ce grand compositeur haïtien sollicité Par Guy Régis Jr pour mettre ses mots en chant. Longtemps ses airs nous poursuivront au sortir du Théâtre de la Tempête où le spectacle est repris dans une intense proximité avec le public alors qu’ à sa création au Francophonies de Limoges le mois dernier, la scène du Théâtre de l’union semblait un peu trop vaste et le public trop loin.

Outre le couple pivot et complice que forment Guy Régis Jr et Amos Coulanges. il faut citer tous ceux dont l’ensemble fait puissamment corps : Nathalie Vairac (impressionnante mère) , Frédéric Fahena - en alternance avec François Kergoulay- le retraité canadien, tendrement pugnace), Derilon Fils (le fils parti en mer, comédien et chanteur ténor), Deborah-Menelia Attal (soprano), Aurore Ugolin (mezzo soprano), Jean-LucFaraux (basse-baryton).

Ecoutez-les  tous : « Kanada ! Kanada ! Kay manman m prale. Nan jip manman m poum tounen al chwe.Manman pye bannann. Nanpye manman m.La pou m mouri. Lanmou o ! Lanmou ! Lanmou kraze miyèt mòso!Mezanmi lanmou kraze farinay ! Lanmou kite monte byen wo tankou katedral disètlongè » (Canada ! Canada, ! Je veux retrouver ma mère. Dans sa jupe que je veux échouer. Maman une bananeraie. Dans ses pieds. Là que je dois finir ma vie. L’amour ô ! L’amour !L’amour s’est écrasé en miettes ! Mes amis l’amour s’est pulvérisé en poussières ! L’amour monté bien haut telle une cathédrale inatteignable.)

Théâtre de la Tempête (Cartoucherie) , du mar au sam 20h30, dim 16h30 jusqu ‘au 11 décembre. Le texte de « La trilogie des Dépêuplés » de Guy Régis Jr est publié aux Editions Les solitaires intempestifs, 254p, 17€

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