Nouvelle étreinte en France entre le Bulgare Galin Stoev et le Russe Ivan Viripaev

Avec une nouvelle pièce, « Insoutenables longues étreintes », le nouveau directeur du ThéâtredelaCité de Toulouse, le Bulgare Galin Stoev, inaugure son mandat en retrouvant le chef de file des nouveaux auteurs russes, Ivan Viripaev, qu’il a beaucoup contribué à faire connaître en France et ailleurs.

Scène  de la pièce "Insoutenables longues étreintes" © François Passerini Scène de la pièce "Insoutenables longues étreintes" © François Passerini
Le spectacle Tous des oiseaux de Wajdi Mouawad a ouvert la saison au ThéâtredelaCité de Toulouse que dirige désormais Galin Stoev. La mise en scène par ce dernier de la pièce d’Ivan Viripaev Insoutenables longues étreintes, créée à Toulouse en ces jours de décembre, ouvrira début janvier l’année 2019 au Théâtre de la Colline que dirige Wajdi Mouawad. Retour d’ascenseur comme il y en a tant entre deux directeurs de grandes institutions ? Non. Plutôt une communauté de pensée ancrée dans la création contemporaine entre deux hommes de théâtre de la même génération, l’un né au Liban en 1968, l’autre né en Bulgarie en 1969. Observons que le théâtre est, en France, un domaine où les étrangers sont reçus à bras ouverts.

Galin & Wajdi

Mouawad et Stoev ont beaucoup bourlingué avant d’en arriver à la tête d’une institution française. Mouawad au Liban puis au Canada, Stoev en Bulgarie puis en Allemagne et en Angleterre. Wajdi Mouawad écrit et met en scène, Galin Stoev n’écrit pas de pièces mais a trouvé « son » auteur en la personne du russe Ivan Viripaev. Il a largement contribué à faire connaître en France ce leader de la nouvelle génération d’auteurs russes, en mettant en scène sa seconde pièce, Oxygène, traduite en français. Stoev a monté d’autres pièces de Viripaev en traduction française (comme Danse « Delhi » au Théâtre de la Colline en 2011) et, aujourd’hui, il met en scène Insoutenables longues étreintes, sa dernière pièce, qu’il a lui-même traduite du russe avec Sacha Carlson. Stoev et Mouawad accordent une très large place à la création contemporaine et aux auteurs vivants, c’est la mission de la Colline, Théâtre national, c’est le choix du ThéâtredelaCité, Centre dramatique national.

Stoev et Mouawad se ressemblent donc en bien des points mais en matière de politique graphique, de livret de saison et d’abonnement, tout les oppose. A la Colline, théâtre parisien dont il a gardé le beau nom, Wajdi Mouawad a opté pour l’élégance graphique en faisant appel à Pierre Di Sciullo. Plusieurs opuscules rythment joliment la saison et le système d’abonnement a été aboli, rendant plus complexe mais plus intéressant le travail de relations publiques. A Toulouse, Galin Stoev, avec raison, a jeté aux orties le nom usurpé de TNT (Théâtre national de Toulouse) puisque ce n’est pas un théâtre national (tout comme ne le sont pas les théâtres « nationaux » de Marseille et Rennes) pour retrouver le beau nom oublié de ThéâtredelaCité. L’abonnement est resté en vigueur mais plusieurs formules souples l’ont rendu attrayant avec une prime pour ceux qui vont à la découverte des nouveaux auteurs et des nouvelles créations. Enfin, il y a bien un livret de saison mais il tient dans la poche, est volontairement cheap, sans photos, sans les logos des différents sponsors et bailleurs de fonds, sans blabla vendeur et, de plus, imprimé sur du papier recyclé.

De fait, chacun des deux directeurs répond à une situation spécifique. Toulouse n’étant pas Paris, l’équipe de Stoev a réaménagé les lieux pour créer huit chambres destinées aux équipes de création, remodelé bar et restaurant et élargi leurs heures d’ouverture pour en faire un lieu de vie. Principal point commun : l’un et l’autre inscrivent à leur programme de saison à tout le moins une bonne dizaine de créations contemporaines d’auteurs vivants.

D’Irkoutsk à Moscou

Je me souviens de l’arrivée d’Ivan Viripaev à Moscou en décembre 2000. Il y avait alors dans la capitale russe une vague du théâtre documentaire encouragée par les Anglais du Royal Court Theater. Je ne sais trop comment, Viripaev s’était glissé dans un festival de ce type de théâtre, avec sa pièce Rêves, nullement documentaire. Jugez plutôt, c’est la seconde réplique de la pièce dite par La fille à la salive marron : « La beauté, c’est un grand ventre. La beauté, c’est un poisson, c’est une chouette. La beauté est énorme comme un melon, même plus grosse, comme un champ, même plus grosse qu’un champ, comme un éléphant. La beauté, c’est un ballon ou un chien ou de l’argent. Un jour, la beauté m’est apparue comme une lune. Elle tourne, tourne et tombe à l’eau. La beauté, c’est le reflet de la lune dans l’eau. Tu rentres dans l’eau, c’est comme si tu rentrais dans la lune. » Et ainsi de suite. L’écriture de Viripaev ne s’encombre pas de logique, de vraisemblance. La vision commande, ses mots en entraînent une autre puis une troisième, et ça turbine.

Né et grandi à Irkoutsk en Sibérie, près du lac Baïkal, Viripaev a fait ses classes dans l’école dramatique de cette ville d’où est sorti aussi un des meilleurs acteurs de Piotr Fomenko, un acteur trop tôt disparu. Viripaev est allé ensuite faire l’acteur dans l’extrême orient russe à Magadan (haut lieu du goulag) et au Kamtchatka où vivent les Koriaks. Des terres de légendes sibériennes et de chamans où l’irrationnel va de soi. Le théâtre de Viripaev a inoculé tout cela dans ses veines. De retour dans sa ville natale, Ivan Viripaev y fonde une compagnie et écrit pour elle. La venue à Moscou de ce Sibérien avec sa première pièce, Rêves, son écriture qui ne ressemble à rien de déjà lu, ne passent pas inaperçues. Rêves articule six courtes séquences : la beauté, la lévitation, l’amour, Dieu, le nirvana, l’enfer. La drogue tient lieu de sous-bassement. Quand, après avoir secoué Moscou, l’iconoclaste Viripaev revient à Irkoutsk, les autorités lui coupent les vivres. Cette sanction accélère son destin : il revient dare-dare à Moscou et tout va rapidement s’envoler.

Sa seconde pièce, Oxygène, va faire le tour du monde. Elle est créée en russe au teatr.doc ; Declan Donellan la monte en anglais ; Stoev en bulgare puis en français, traduite par Tania Moguilevskaïa et Gilles Morel qui vont traduire les pièces suivantes. Ivan Viripaev deviendra par la suite l’une des chevilles ouvrières à Moscou du Théâtre Praktika voué au théâtre contemporain. En 2008, il réalise un film d’après sa pièce fétiche; Oxygène, une pièce qui comme toutes les autres déjoue les structures traditionnelles avec actes et scènes. Oxygène est constituée de dix compositions, structurées comme des chansons avec couplets et refrain.

« Une écriture quantique »

Sa nouvelle pièce, Insoutenables longues étreintes, met en présence quatre personnages, chacun parlant de lui-même à la troisième personne (première réplique : « Là je te prends par la main et je te conduis à l’autel »), c’est un flux continu d’une centaine de pages, écrit entre Moscou, New York, Wrocław et Berlin.

Scène de la pièce "Insoutenables longues étreintes" © François Passerini Scène de la pièce "Insoutenables longues étreintes" © François Passerini
Amy (Pauline Desmet) est serbe, son père fait partie de la mafia. Quand Belgrade est bombardée par les Américains, la famille s’installe à Berlin. Ses parents meurent vite d’un cancer, Amy part pour New York. Monica (Marie Kauffmann) vient de Pologne et habite à New York. C’est avec elle que se marie Charlie (Nicolas Gonzales) au début de la pièce. Lui est un pur New-yorkais, Amy est son ancienne copine. Le quatrième, Christophe (Sébastien Eveno), est un Tchèque qui vit à Berlin et vient découvrir New York. Il va rencontrer Amy dans un restaurant vegan, etc. La pièce développe des chassés-croisés entre ces personnages chez qui le sexe est un cache-misère. Les femmes y sont plus lucides que les hommes : « Qu’est-ce qu’il faut entreprendre pour se sentir vivant ? » se demande Amy. « Pourquoi est-ce que je ne ressens aucune vie à l’intérieur de moi ? » s’interroge Monica. Mais tout ce que je viens d’ordonner pour toi, cher lecteur, ne l’est pas dans la pièce. Cher spectateur, il te faut recoller les morceaux et les mettre vaguement dans un ordre possible ; Galin Stoev appelle cela une « écriture quantique ».

Ivan Viripaev dédie la pièce à son fils, avec cette dédicace : « Tu vois ce point bleu, mon fils ? Entre dedans. » Il sera effectivement question d’un point bleu dans la dernière partie de la pièce – la plus glissante – où chaque personnage dialogue avec ce que Viripaev nomme « l’univers » – soit une voix intérieure et/ou une sorte de conscience morale qui peut prendre la forme d’un serpent noir ou d’un dauphin et dont le bras armé semble être « l’injonction » ou « l’énergie », si j’ai bien compris. Pas simple à mettre en scène. Galin Stoev et ses acteurs s’en sortent avec les honneurs en ayant recours à ce joker que peut être la vidéo (Arié Van Egmond) et avec l’aide d’une astucieuse scénographie (Alban Ho Van). A la fin, les personnages se retrouveront à Berlin et, au bout de leur vie abrégée par des pilules ou une potion magique, ils atteindront enfin, par delà le sexe et la mort, la douceur de l’étreinte.

Pendant les répétitions, Galin Stoev a invité pour des sessions de travail un chaman établi en Bulgarie d’origine arménienne. « Sur les impulsions qu’il envoie, chacun danse pour soi, ensemble, yeux fermés, dans un état singulier mêlant concentration et lâcher-prise, une qualité de présence qui m’interpelle », dit Stoev. Dans la foulée, il a convié à une séance toute l’équipe du ThéâtredelaCité, laquelle est présentée dans le livret cheap de saison, une fois n’est pas coutume, par ordre alphabétique, de Cécile Alcais (administration en remplacement de la titulaire en congé maternité) à Armelle Yvinec (secrétaire de direction technique) en passant par Michèle Novoli (agent d’entretien).

Insoutenables longues étreintes, ThéâtredelaCité à Toulouse, jusqu’au 21 déc ; Théâtre romand populaire à La Chaux-de-Fonds, les 11 et 12 janv ; Théâtre de la Colline à Paris, du 18 janv au 10 fév ; au Théâtre de la Place à Liège, du 13 au 16 fév.

Le texte de la pièce – comme celui des autres pièces d’Ivan Viripaev – est publié aux éditions Les Solitaires intempestifs, 108p., 14€.

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