Frédéric Vossier dans la « Pupilla » d’Elizabeth Taylor

Frédéric Vossier s’est aventuré dans les yeux, la chevelure et la vie rêvée d’Elizabeth Taylor. Il en est revenu, hagard, avec une pièce, « Pupilla ». Hardiment mise en scène par Maëlle Dequiedt et jouée par Laure Werckmann.

Scène de "Pupilla" © M. Delahaye Scène de "Pupilla" © M. Delahaye
Toutes les pièces devraient avoir pour titre quelque chose d’aussi inattendu et de rêveur que Pupilla. C’est le titre d’une pièce récente de Frédéric Vossier. Plusieurs de ses pièces ont des titres mystérieux et joliment énigmatiques comme La forêt où nous pleurons. Dans cette pièce comme dans Pupilla, on ne sait qui parle. La parole errante, non explicitement portée, ne cesse de bifurquer, de vagabonder. « La nature est intimement liée à celui qui parle et qui pense: elle et lui ne forment plus qu’une seule matière » écrit Christophe Peller dans son avant-propos à La forêt où nous pleurons (éditions Quartett). On pourrait en dire autant de Pupilla en troquant le mot nature contre celui d’Elizabeth Taylor, l’actrice, le mythe et tout ce qui s’en suit.

Tirée par les cheveux

Pupilla, explique Vossier, est un mot latin qui veut dire « prunelle » mais aussi « petite poupée ». Délice de la polysémie dont il fait son jardin : « au fond de la pupille serait dessinée la figure de la petite mère, avec laquelle jouent les petites filles de tous les temps ». Et Vossier ajoute : « les yeux d’Elizabeth Taylor étaient violets. C’est la légende, en tout cas, elle dansait étant petite. »

Bref, ne vous attendez pas avec Pupilla à une biographie même romancée de l’actrice anglo-américaine qui prêta ses yeux et même son nez à Cléopâtre (ou inversement). Cependant Vossier sait qu’il convient d’apporter quelques gages au lecteur et au spectateur en les appâtant. Alors pour mieux nous estourbir, il commence par le commencement, la naissance en Angleterre, les peluches, la petite fille prodige (elle joua dès son plus jeune âge), et il accélère d’un coup pour en arriver à Richard (Burton), celui qu’elle épousa deux fois (les six autres maris n’eurent droit qu’à une tournée). La narration déjà passablement chavirée entre alors dans la tourmente : non par les yeux (détour, cependant, obligatoire), mais par les cheveux d’Elizabeth.

Il est accro aux cheveux, Vossier. Déjà dans La forêt où nous pleurons il évoquait « les longs cheveux bouclés de la forêt ». Avec Elizabeth cela prend de belles proportions. Ecoutez ça : « Richard noie ses yeux dans la rivière de jais./ Le jais dans l’azur sauvage du paradis./ La férocité de l’azur sauvage qui brûle de bonheur./ Les cheveux noirs et sauvages qui s’enroulent dans le bleu céleste./ Les ondes noires et lourdes qui passent et repassent dans l’azur./ Les ondes qui tournent et retournent dans les mains de Richard./ Se tourner et se retourner devant Richard./ S’épancher./ Immense rivière d’une noirceur obscure qui brille dans le silence adoré du paradis. » 

L’érotisme est toujours sous-jacent dans ce texte amoureux qui ne cesse de caresser les cheveux et de les emmêler. Passeront des ombres comme celle de Visconti, on suivra les vagissements d’un enfant nommé Ludwig, vers la fin Elizabeth sera « une vieille femme nue et grosse qui chantonne dans la pénombre ». On est peu de choses.

A Denain si vous le voulez bien

La jeune metteuse en scène Maëlle Dequiedt lorsqu’elle était élève metteuse en scène à l’école du Théâtre national de Strasbourg a souvent croisé Frédéric Vossier appelé à ses côté par Stanislas Nordey pour s’occuper des écritures contemporaines et de la revue Parages. En dernière année, Nordey avait eu la bonne idée de confier le même texte, Trust de Falk Richter aux quatre élèves de la section mise en scène (lire ici). Maëlle Dequiedt signa un Trust-Karaoké panoramique qui fut remarqué. Elle a depuis fondé sa compagnie La Promena, elle est artiste associée au Théâtre de la Cité Internationale pour trois saisons. Enfin elle compte bien implanter sa compagnie à Denain dans les Hauts de France, preuve d’une belle détermination.

Pour interpréter Pupilla , Maëlle Dequiedt a fait appel à la comédienne Laure Werckmann que l’on a souvent vue dans les spectacles d’Eric Lacascade, elle l’avait déjà dirigée dans Au bois de Claudine Galéa, créé au TNS.

Pas simple pour l’actrice d’épouser les méandres du texte, elle s’y lance avec vaillance. Aidée par une scénographie astucieuse de Solène Fourt faite de rangs de chaises en plastique noir comme dans une salle paroissiale et bien dirigée par Maëlle Dequiedt. Sa façon de bousculer les chaises font le lit de la pièce, mais tel le lit d’une rivière il s’en faut d’un cheveu, avant que cela ne déborde.

Théâtre de la Cité internationale jusqu’au 31 janvier, Théâtre de Chelles, le 29 mars, TAPS de Strasbourg du 9 au 11 mai.

Trois pièces de Fréric Vossier viennent de paraître ensemble aux éditions Les Solitaires intempestifs : Saint Laurent Velours perdu suivi de Pupilla et Chambres de Marguerite G.

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