Benjamin Verdonck, le roi de la ficelle

Artiste permanent du Toneelhuis d’Anvers, Benjamin Verdonck retombe dans l’enfance du théâtre : avec du bois, du carton pâte, de la colle et de la ficelle, il invente des boites magiques où il loge des petites histoires de rien du tout. Tendre et délicat.

Scène de "Chansonnette pour Gigi" © Kurt van Der Elst Scène de "Chansonnette pour Gigi" © Kurt van Der Elst
Au Japon, il existait autrefois une forme de théâtre aujourd’hui quasiment disparue, le dogugaeshi, ou « danse des panneaux ». C’est en visionnant un document lors d’une édition du Festival de Charleville-Mézières que l’Américain Basil Twist a eu l’idée d’explorer cette forme ancienne née au sud du Japon sur l’île d’Awaji. Au bout de son travail, un spectacle tout bonnement titré Dogugaeshi. Ce spectacle a été vu un peu partout, en France au Festival Passages à Metz en 2015, à la Biennale internationale des arts de la marionnette et au Théâtre Mouffetard, dédié aux arts de la marionnette.

De Basile à Benjamin

Huit personnes derrière la scène, et que l’on ne voient jamais, manipulent les panneaux, latéralement et/ou verticalement créant des ouvertures et des fermetures de cadres, tout un cheminement d’illusions optiques nées souvent de la perspective. Sur le côté, une joueuse de Shamisen accompagne les mouvements incessants et souvent lents des panneaux, sans qu’aucun personnage n’apparaisse jamais sur la scène. Hypnotique et envoûtant. Depuis que j’ai vu Dogugaeshi, je rêve d’aller sur l’île d’Awaji et de découvrir au fin fond d’un garage à bateaux les restes d’un castelet ou, mieux encore, de retrouver dans un quartier ou un village la dernière troupe qui pratiquerait encore le dogugaeshi.

Benjamin Verdonck ne connaît ni Basil Twist, ni le dogugaeshi, il ne rêve pas de Japon, il bricole dans son garage à Anvers, dans les ateliers du Toneelhuis, dans sa cuisine, dans son lit. Il a besoin de bois, de colle, de ficelles et de jugeote. Et quand il n’a plus de bois, il se contente de carton. C’est un inventeur de boîtes. De toutes sortes.

La plus grande, celle qu’il utilise pour Chansonnette pour Gigue (Liedje voor Gigi en flamand) s’apparente au dispositif utilisé par Basil Twist pour Dogugaeshi. C’est le même principe de cadres dans le cadre dans le cadre etc., de fermetures, d’ouvertures et d’illusions optiques. Mais c’est beaucoup plus léger, artisanal, amical aussi car Benjamin Verdonck est seul. Devant, derrière et le plus souvent sur les côtés, c’est lui qui littéralement et délicatement tire les ficelles disposées de part et d’autre du dispositif. Tout cela est accompagné par deux musiciens, Bram Devens et Tomas Desnet, des cordes aux rythmes lancinants, des effluves qui vont et viennent par vagues. Il arrive à Benjamin Verdonck de parler dans la pénombre, des histoires de trois sous, avec jardin et petite fille dans un coin d’Anvers bien tranquille où parviennent tout de même les échos des attentats de Paris. Mais la peur est toujours conjurée par la poésie, le castelet est un cocon protecteur, le théâtre y retombe dans son enfance.

« Redevenir fragile »

Si Chansonnette pour Gigi, un spectacle de 40 minutes, s’apparente à une petite nouvelle spatiale et musicale avec des mots par-ci par-là, Benjamin Verdonck a sous le coude d’autres formes plus courtes (15 minutes) comme Gilles apprend à lire et One more thing (ce sont celles que j’ai vues) qui sont comme des poèmes de l’espace qui tiennent sur une table ou un mini castelet. Benjamin Verdonck est toujours seul en scène, acteur-manipulateur-rêveur, accompagné par un seul musicien. Du bout des doigts, il tire les ficelles et fait émerger un monde de carton-pâte, de mots comptés autant que contés (ici une phrase du Diable sur la colline Cesare Pavese, là un mot célèbre de Jean Cocteau) .

« A travers mes théâtres miniatures, j’essaie de trouver comment vivre aujourd’hui, comment redevenir fragile et réduire notre impact sur l’environnement. Mais je ne donne pas la marche à suivre. Il s’agit plutôt d’un geste de tendresse », dit Benjamin Verdonck, plus fluide en flamand qu’en français. La plupart de ses spectacles sont produits par le Toneelhuis d’Anvers, décidément l’un des théâtres les plus passionnants d’Europe. Guy Cassiers le dirige depuis douze ans (il quittera son poste en 2021, a-t-il annoncé), Benjamin Verdonck en est l’un des cinq « créateurs » permanents.

Théâtre de la Bastille jusqu’au 17 février.

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