Printemps des comédiens-1: Du Chili à la Corée en passant par la Suisse

Attention ! Ce titre est trompeur. Le Printemps des comédiens 2021 à Montpellier aurait du être très international. Il l’est un peu, mais passionnément, avec le coréen Jan Koo, le chilien Cristian Flores et sa compagnie Teatro Los barbudos. Quant à la Suisse, neutralité oblige, elle nous offre un spectacle... sans acteurs .

Jan Koo et ses autocuiseurs coréens © dr Jan Koo et ses autocuiseurs coréens © dr

Le spectacle de Julien Gosselin Dekalog, d’après les scénarios des Polonais Krzysztof Piesiewicz et krzysztof Kieslowsky (pour les films de ce dernier) et avec les élèves du groupe 45 de l’école du TNS aurait dû ouvrir le festival. Verra-t-on un jour ce spectacle en passe de devenir mythique ? Devait suivre une installation de l’Italien Roméo Castellucci et une création de Stephan Kaegi alias grand manitou de Rimini Protokol auquel fait référence le coréen Jan Koo dans l’un de ses spectacles. On aurait dû aussi découvrir un spectacle lituanien du Polonais Krystian Lupa d’après Austerlitz le dernier livre du passionnant W.G. Sebag, L’Odyssée du Polonais krzysztof Warlikovski d’après Homère et les livres incisifs de la Polonaise Hanna Krall. Il n’en sera rien. Tous ces spectacles ont du être annulés (reportés?) pour un faisceau de raisons liées de près ou de loin au Covid: calendrier des artistes , cas positifs, quarantaine, visas, etc.. Un anonyme a bien proposé de remplacer tout cela par un numéro de voltige du comique troupier Olivier Véron, mais Jean Varéla, le directeur du festival, a préféré renforcer le dispositif chaises longues dans la pinède, ce que personne n’a regretté. J’ajoute que si le Coréen Koo est là c’est qu’il exilé en Europe, quand à Christian Flores il y séjourne. Quant aux Suisses...

Un Coréen qui ne perd pas le Nord

On avait découvert Jan Koo il y a quelques années au Théâtre de la Bastille et au Festival d'Automne  avec son spectacle Cuckoo qui,a fait le tour du monde. L’histoire de trois autocuiseurs à riz coréens joués par eux-mêmes sous l’oeil de Koo. Un délice. On se savait pas alors que cette pièce s’inscrirait dans un ensemble The Harmatia trilogy dont elle est l’élément central. Dans les trois volets, Jan Koo est seul en scène, enfin pas si seul, l' accompagnent des montages filmiques et musicaux réalisés par ses soins et l’ entourent quelques objets comme l’autocuiseur fétiche que l’on retrouve dans le troisième volet en compagnie d’un faux-vrai crapaud. Un travail de six ans dont Jan Koo est l’auteur et le protagoniste, un geste en rupture avec le théâtre contemporain coréen dominé par les grands maîtres à la tête de grosses troupes.

Exilé volontaire aux Pays-Bas, à distance donc, Jan Koo porte un regard implacable sur le pays d’où il vient, la Corée du sud. Un pays qui n’en a pas fini avec les séquelles des occupations japonaises  pas si anciennes, avec l’américanisation galopante et la domination de la langue anglaise. Dans le premier volet, Lolling & Rolling, ( titre en anglais comme les deux autres), Koo nous raconte, d’un côté comment son arrière grand-mère avait dû changer son nom coréen contre un nom japonais, et de l’autre comment il a appris l’anglais à Amsterdam auprès du vieux Jack qui aurait pu être son père. Des petites choses comme cela articulées d’un voix douce. La famille est l’un des leitmotiv des trois volets. La langue en est un autre. Pour le second volet Cuckoo je vous renvoie à l’article (lire ici). Quant au dernier volet, il a pour titre The history of korean western theatre. Lequel théâtre serait né, officiellement,  il y a un siècle, ainsi en avait décidé l’empereur. Comme s’il n’ y avait pas eu de théâtre coréen avant ou comme si ce dernier se réduisait administrativement à l’état de fantôme, bref une sorte d’autocolonisation volontaire dont se moque Jan Koo.

Mais à quoi ressemble son théâtre ? A lui-même. Un théâtre où l’unique acteur, sans costume (une simple tenue noire sans motifs), parle mais ne joue pas, manipule des consoles sons, des cordes, plie et déplie du papier, dialogue avec un autocuiseur à riz dont les petits boutons lumineux ont la parole, fait rugir des dragons sur un écran. De fait, Jan Koo est un conteur. Un conteur coréen d’aujourd’hui avec les moyens et les techniques de son temps. Il se sert des mots autant que des images et de la musique, il nous parle sans proférer ni pleurer, d’une voix étale, de choses terribles, de son pays, si colonisé dans l’âme qu’il est en mal d’identité Et tout cela, à travers un regard filtré par l’éloignement, convoquant des souvenirs de sa vie, de sa famille, de son pays, à la distance juste. Brecht aurait probablement beaucoup aimé Jan Koo comme il aima son antithèse, Mei Lang Fang, le grand acteur chinois.

Une trilogie chilienne

Le Chilien Cristian Flores a fondé la compagnie Teatro Los Barbudos en 2013 et c’est cette année là qu’est créé Yo maté a Pinochet, qui allait devenir le premier volet d’une trilogie, suivront El pais sin duelo en 2018 et El Hombre que devoraba las palomas en 2021. Les trois volets étaient donnés au Printemps des comédiens avec la complicité du théâtre de la Vignette au sein de l'université. L’ensemble développe un théâtre qui se veut à la fois documentaire et populaire tout en s’appuyant sur un intense travail scénique avec les acteurs. Avec comme boussole, une phrase extraite d’un discours du sous-commandant Marcos : « La fleur de la parole ne mourra pas ». C’est le point de départ de cette trilogie qui fait retour sur des pages sombres, des plaies jamais refermées de l’histoire chilienne, après la mort d’Allende, et tout au long de la dictature de Pinochet. Dire, parvenir à dire, à pouvoir dire, y compris ce qu’on ne pensait pas pouvoir dire. Affronter et partager.

Cherchez l'acteur

Victor Lenoble vit loin des villes où il se perdrait dans les halls des théâtres, immenses et vides. Un jour il fait le jardinier, un autre le boulanger, le reste du temps il lui arrive de faire l’acteur ou de vaquer aux activités épisodiques de l’IRMAR, l’Institut des Recherches Menant A Rien, groupuscule  qui se pose de bonnes questions. Par exemple : « Les choses : quels enjeux pour un bilan les concernant ? ». S’il lui arrive de travailler avec des rigolos du ciboulot comme Jean-François Peyret ou avec ce spécialiste des taupes mortifères qu’est Philippe Quesne, on le voir régulièrement passer la frontière pour faire, en Suisse, des spectacles comme d’autres font de la pétanque avec son comparse de la Suisse romande, François Grémaud, homme adepte du jusqu’au-boutisme comme d’autres le sont du scoutisme.

Ainsi Victor a-t-il proposé à François de faire une pièce sans acteurs. Saugrenu ? Que nenni !Creusant cette idée de génie à rendre chèvre tous les programmateurs, il ont même eu l’idée d’écrire une seconde pièce (pour le prix d’une ?) qui raconterait avec des acteurs ce qu’est une pièce sans acteurs. Sioux, non ? L’une de ces deux pièces, je ne sais plus laquelle, peut-être même les deux, était présentée au Printemps des comédiens. On y lisait des mots sur un écran comme les sous-titres d’une pièce en haut Javanais, d’autres mots nous arrivaient d’on ne sait où en voix off, on eut même droit à des extraits distrayants de musique de films connus (Le mépris, In the mood for love). A la fin, avec ou sans acteurs, le public, tenu d’applaudir, l’a fait avec conviction.

The Hamartia trilogy de Jan Koo, du 1et au 6 juillet au Kunsten festival des arts de Bruxelles , les 1er et 2 oct au festival Actoral de Marseille.

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