Naissance, vie et mort du théâtre

Rien ne rassemble Steven Cohen, Zabou Breitman, l’ouverture du théâtre du Châtelet et l’artiste suisse Mats Staub qui vient pour la première fois en France. Sauf que chacun, à sa manière et sans forcément le vouloir, met sur la sellette la vie du théâtre, depuis sa naissance jusqu’à sa mort.

Ils se font face. Un homme, une femme ou deux personnes du même sexe. Ou bi ou lgbt ou, etc. Peu importe. L’un parle, l’autre écoute, puis c’est l’inverse. Celui qui écoute n’interrompt pas l’autre, chacun rebondit en reprenant la parole dans un temps mort. Tour à tour, chacun est un spectateur à l’écoute et un acteur de sa propre parole.

Tête à tête

De quoi ça parle ? De naissance et de mort. C’est ce que leur a demandé l’artiste suisse Mats Staub dont le Centre culturel suisse de Paris (CCS) présente le travail pour la première fois en France. Quels décès et quelles naissances ont influencé votre vie, vous souvenez-vous de votre propre naissance ? C’est de cela que chacun va parler à la demande de Mats Staub. Après  ces questions préalables précédant le tournage, il n'interviendra plus. Placée devant chacune des deux personnes, une caméra filme en continuité. C’est cela que l’on voit (au prix de quelques coupes au montage), c’est cela qui nous est restitué dans deux écrans disposés devant cinq fauteuils, soit dans une relative intimité de spectateur.

Ce dispositif est installé dans une des salles du CCS selon trois pôles, A, B, C réunissant chacun cinq spectateurs. Chaque pôle nous met en présence de deux personnes filmées, chacune sur un écran puis après un entracte, deux autres personnes prennent le relais. Ils, elles parlent ou écoutent longuement l’autre parler de vie, de naissance et de mort (chaque « dialogue » dure de 50 à 60 minutes selon les cas).

Ce n’est pas une conversation « à bâtons rompus », cela ne ressemble pas à un débat télé avec vociférateurs et animateur. C’est doux, respectueux. L’un(e) prend la parole, entame un récit et celui-ci achevé ou marquant une pause, l’autre à son tour prend la parole. Et ainsi de suite. On est autant fasciné par celui ou celle qui parle que par les réactions (ou l’absence de réaction) de l’autre – soupirs, torsions des mains, pleurs, rires, sourires – que l’on voit simultanément.

Le fait de voir les deux personnes dans les écrans vidéo simultanément mais séparées, théâtralise la situation. Si bien que l’on se surprend à penser que Mats Staub filme comme la naissance du théâtre : un être qui raconte une histoire à un autre, lequel l’écoute, réagit face à ce corps, cette voix qui parlent à deux pas.

Death and birth in my life (c’est le titre) nous entraîne en Afrique du Sud, en Angleterre, au Congo et à Paris. Dans la fiche distribuée aux spectateurs, on apprend que Mats Staub (né en 1972) a perdu son frère en 2014 et que ce spectacle n’est pas sans rapport. Les voies de la consolation sont impénétrables.

Trois p’tits tours et puis s’en va

En revanche, c’est un sentiment de colère qui nous chauffe les veines quand, dans le programme du Festival d’automne, on constate qu’un artiste attendu, aimé et fascinant comme Steven Cohen ne va se produire que TROIS fois au Centre Pompidou. Du jeudi 19 au samedi 21 septembre.

Une exception ? Non. La diminution du nombre de représentations ne fait que s’accentuer chaque saison un peu plus dans les festivals et les théâtres publics. Malgré les alertes. Car c’est se tirer une balle dans le pied. C’est choisir la mort accélérée au lieu d’accompagner la naissance ou la magnificence. Tout compte-rendu de presse (qui arrive forcément trop tard) devient inutile (on préfère les avant-premières, ces pubs qui ne disent pas leur nom). Et ce trop peu de représentations rend mécaniquement impossible tout bouche-à-oreilles et donc engrange des frustrations.

Trois représentations pour Steven Cohen, quatre pour Gisèle Vienne, Latifa Lâbissi ou le spectacle cosigné par La Ribot, Mathilde Monnier et Tiago Rodrigues. Et je ne m’en tiens ici qu’à une petite niche : la collaboration en octobre entre le Festival d’automne et le Centre Pompidou. Il est sûr que ces spectacles vont être rapidement inaccessibles hormis pour une poignées de chanceux. Seuls les privilégiés habituels (dont la presse) pourront sans grand problème y assister, renforçant un peu plus le prurit de l’happy few qui gangrène la vie artistique, singulièrement à Paris.

A contrario, on se réjouit parfois qu’une manifestation ne dure pas, tant elle ne fait qu’accumuler de la poudre aux yeux. Ce fut le cas pour l’ouverture calamiteuse du Théâtre du Châtelet après travaux, avec, pour trois représentations, un spectacle qui prétendant abusivement s’inspirer du légendaire Parade de Cocteau, Picasso, Satie and Co, se révéla le plus souvent une pantalonnade mariant la carpe et le lapin.

A contrario, on aurait aimé vanter les mérites d’un spectacle qui s’installe un peu plus durablement au Théâtre (privé) de la Porte Saint-Martin. Hélas, Zabou Breitman qui signe la mise en scène a du mal à passer les vitesses du moteur Feydeau qui ne fait que monter en puissance dans La Dame de chez Maxim. Elle tente vainement de s’en sortir avec le vieux truc de la farandole. Du théâtre exsangue, moribond. Les acteurs évoluent dans un décor besogneux qui les entrave mais on doit à certains d’entre eux (Léa Drucker, André Marcon, par exemple) la part de théâtre vivant qui subsiste, Micha Lescot en tête. Un acteur dont la gestuelle et le phrasé nous bluffent une fois de plus.

Mats Staub occupe, lui, les locaux du CCS jusqu’au 6 octobre, soit trois semaines. On peut y aller, y retourner. Dans d’autres salles, d’autres œuvres vidéos du même Staub vous attendent. Dont celle-ci : l’artiste suisse filme en plan fixe une personne (une bonne quarantaine en tout à travers le monde) écoutant l’enregistrement réalisé avec elle précédemment, parfois longtemps avant. La caméra capte la réaction du corps de la personne à l’écoute de sa propre parole. Et nous, spectateurs, découvrons l’ensemble d’un coup. Là encore, le théâtre arrive par la bande, en contrebandier.

Intégrale Mats Staub au centre culturel suisse de Paris, jusqu’au 6 oct.

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