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Billet de blog 15 oct. 2018

Dans « Perdu connaissance », le Théâtre déplié trouve une intense vérité théâtrale

Adrien Béal et ses acteurs font pénétrer le théâtre dans un lieu qui lui est inhabituel, le logement d’une gardienne d’école primaire à l’heure où l’ordre des choses déraille. Passionnant.

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Scène de "Perdu connaissance" © Vincent Arbelet

C’est un lieu que les scènes de théâtre ne fréquentent pas et devant lequel il arrive que l’on passe dans sa vie mais sans s’y arrêter ou sans y prêter attention. C’est le logement de la gardienne d’une école primaire. Un logement modeste, un recoin situé près de la sortie de l’école : contre un mur, un interrupteur déclenche l’ouverture de la grille et une lucarne donne sur le hall. L’intérieur n’est pas bien défini puisque le bord du logis est un lieu de passage. Bref, ce lieu est aussi un non-lieu, où le dehors mord sur le dedans. Un espace privé dans un espace public (l’école). Tout cela n’est pas explicite d’emblée ; on le comprend, comme le reste, au fur et à mesure.

Les trois sœurs

Le titre du spectacle Perdu connaissance fait référence à ce qui est arrivé à cette gardienne que l’on ne verra pas : alors qu’elle faisait ses courses dans un supermarché, elle a perdu connaissance et a lourdement chuté. C’est ce que raconte sa sœur (Julie Lesgages) à la directrice de l’école (Adèle Jayle) quand cette dernière la surprend à fouiller dans le logis à la recherche d’une pièce d’identité de sa sœur qu’on lui a demandée à l’hôpital. Comment est-elle rentrée dans l’école ? Pourquoi est-elle venue sans prendre le temps de voir sa sœur à l’hôpital ? Suspicion de la directrice, étrangeté de la sœur.

Au fur et à mesure, on prend connaissance des autres personnages : le mari de la directrice (Pierre Devérines), le couple habite de l’autre côté de la cour de l’école dans un appartement de fonction. L’ex-compagnon de la sœur (Etienne Parc), un parent d’élève (Cyril Texier) qui lui vient chez la gardienne chercher le couteau qui a été confisqué à son fils (depuis le fils ne lui parle plus) et enfin l’autre sœur (Boutaïna El Fekkat) de l’accidentée (dont on a apprendra bientôt qu’elle est dans le coma) qui sort de prison. Pas d’intrigue, pas de coups de théâtre. Mais des rencontres, des questionnements, des décisions à prendre. L’accident et l’absence de la gardienne entraînent un dérèglement dans la vie des personnages qui vont devoir faire face à une situation inédite et y répondre. Des personnages qui sans cet accident de la vie ne se seraient sans doute jamais rencontrés. La perte de connaissance entraînera des prises de conscience. Et donc des gains de connaissance.

De tout cela, les spectateurs sont les témoins actifs. Car les questions posées peuvent être aussi les leurs. A-t-on eu raison de confisquer le couteau à un enfant alors qu’il ne s’en servait pas sans se soucier d’explication ? Le silence de l’enfant suite à cette confiscation est-il le signe d’autre chose ? Est-ce qu’une femme, sortie de prison, ayant payée sa dette à la société, peut venir occuper la loge de la gardienne d’une école  publique ? Faut-il aller voir une sœur avec laquelle les liens s’étaient depuis longtemps distendus et qui est dans un coma profond ou d’abord se préoccuper de sa propre vie ? Peut-on vivre dans l’ombre d’un autre être comme le fait le mari de la directrice en annihilant durablement sa personnalité ? Une femme qui dit ne plus vouloir voir son enfant et entend le confier entièrement à son mari est-elle une femme égoïste, malade ou indépendante ? Où est la vérité ? Y a-t-il une seule et et unique vérité ?

Réseau et réseaux

Avec ce nouveau spectacle, la compagnie Théâtre déplié codirigée par Adrien Béal (mise en scène) et Fanny Descazeaux (collaboration à la mise en scène et production) retrouve et affûte ce qui faisait la force de deux spectacles précédents, Le Pas de Bême (qui tourne encore, lire ici) et Récits des événements futurs (lire ici) : une écriture collective longuement façonnée et une égalité de jeu entre les acteurs. Pas de héros principaux, pas d’acteur vedette, mais une concentration d’énergie qui donne à chaque scène, ou plutôt séquence, une extrême densité (tous les acteurs sont à l’unisson). Pas de ligne fictionnelle unique mais un réseau et des croisements. On y voit à vue, sans mots d’auteur, ni langage fleuri, sans voyeurisme non plus, des êtres qui se cherchent en cherchant à faire face à une situation : dire oui ou non à une mini-requête, emprunter ou pas la machine à café ? Machine à café qui sera au cœur d’une discussion sur la sortie de prison entre le parent d’élève, l’ex de la sœur de la gardienne et le mari de la directrice. Notons au passage que tous ces personnages n’ont pas de nom, comme si les actrices et les acteurs leur prêtaient implicitement le leur,  le temps d’une aventure commune, façon aussi de dialoguer plus directement avec les spectateurs.

Les travaux de Michel Foucault, de Jacques Rancière mais aussi de Giorgio Agamben accompagnent ce travail (dramaturgie Jérémie Scheidler) qui, dans son exigence, n’oublie jamais le spectateur considéré comme un partenaire.

Le Théâtre déplié a fait ses premiers pas au Théâtre de Vanves alors dirigé par José Alfarroba qui a accompagné des années durant la compagnie jusqu’à la création du Pas de Bême. On les a vus aussi à l’Atelier du plateau, à l’Echangeur de Bagnolet, à la Loge, à des festivals comme celui de Villeréal ou Théâtre en mai à Dijon, autant de lieux et de manifestions précieux pour les jeunes compagnies. Récits des événements futurs a été créé au Studio-théâtre de Vitry alors dirigé par Daniel Jeanneteau. L’an dernier, le Théâtre de la Bastille leur a commandé un spectacle dans le cadre d’une réflexion sur les collectifs, ce fut Les Batteurs (six batteries sur scène, lire ici).

Aujourd’hui, le Théâtre déplié est artiste associé à la fois au Théâtre de Gennevilliers depuis l’arrivée de Daniel Jeanneteau à sa direction et au CDN de Dijon-Bourgogne dirigé par Benoît Lambert, où Perdu connaissance vient d’être créé. Une belle trajectoire nouée de fidélités.

Perdu connaissance, du mar au jeu 20h, ven 18h30, sam 17h,  jusqu’au 19 oct au Théâtre Dijon-Bourgogne ; puis du 8 au 19 nov au T2G-Théâtre de Gennevilliers ; du 18 au 20 mars 2019 aux Subsistances à Lyon ; les 26 et 27 mars à l’Hexagone de Meylan ; les 3 et 4 avril au Tandem à Douai ; les 9 et 10 avril à l’Espace des arts de Chalon-sur-Marne.

Les Batteurs, du 16 au 18 janv au Théâtre de Vanves, le 22 janv aux ATP des Vosges à Epinal.

Le Pas de Bême, le 13 fév au Théâtre Antoine Vitez à Aix ; du 7 au 26 mais au Théâtre de la Tempête à Paris.

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