Ma solitude face à « Nos solitudes », un spectacle de Delphine Hecquet

Après son magnifique voyage au Japon à travers « Les Evaporés », la nouvelle pièce et spectacle de Delphine Hecquet « Nos solitudes » raconte, sans surprise, une histoire de famille française.

Scène de "Nos solitudes" © Simon Gosselin Scène de "Nos solitudes" © Simon Gosselin
Au Japon, Delphine Hecquet était partie enquêter sur les gens qui disparaissent sans laisser de traces. Elle en avait rapporté Les Evaporés, un spectacle tout en dérives et délicatesses qui nous avait enchantés (lire ici). On avait alors regretté de ne pas avoir vu Balakat, pièce écrite alors qu’elle séjournait en Russie où, disait-elle, elle s’interrogeait sur la naissance d’une écriture. Sa nouvelle aventure Nos solitudes reste dans l’hexagone.

Enfants, vigne et pesticides

Le processus est le même que celui des Evaporés : « Avant d’écrire le texte, partir de l’imaginaire des acteurs. » Et donc parier sur « le hasard des propositions » (le nom de sa compagnie Magique-circonstantielle fait référence à la définition du hasard par les surréalistes) et « ainsi tirer de nombreux fils narratifs » et, par voie de conséquence, « fabriquer une mémoire collective, où les acteurs peuvent puiser, plus tard, lorsqu’ils jouent la pièce ». Passionnants propos qui ne sont pas sans rappeler ceux d’une Julie Deliquet, par exemple. Mais si Les Evaporés s’y engouffrait avec finesse et inventivité, Nos solitudes les laisse en chemin pour tomber dans les travers de l’explication de texte et de scènes de famille le plus souvent convenues.

Adrien, Clément et Marilou (entre 35 et 40 ans) se retrouvent dans la maison où ils ont grandi, le jour anniversaire de la mort de leur père Rodolphe, mort d’un cancer dû aux pesticides dont il a couvert ses vignes. C’est Adrien, l’aîné, qui nous raconte ça en voix off sur un ton par trop explicatif. Adrien est un enfant non désiré par sa mère, comme on l’apprend à la scène suivante, première d’une série de flash-back quasi chronologique, qui nous ramène à l’année 1979, celle où la jeune Chloé annonce à Rodolphe qu’elle est enceinte. Elle veut avorter, poursuivre ses études, Rodolphe la persuade de garder l’enfant, de changer de vie. Ils iront exploiter le domaine viticole des parents de Rodolphe en rachetant les parts de ses frères et sœurs, Chloé deviendra infirmière. Adrien poursuit la narration, évoque sans attendre les pesticides qui vont contaminer non seulement le vignoble mais aussi les vêtements, les corps.

Invisible et irrémissible

Les personnages d’aujourd’hui revivent en les rejouant ces scènes du passé. Marilou, la plus joueuse, interprète le médecin qui annonce à Rodophe qu’il a le cancer. Etrange scène à laquelle vont succéder des scènes beaucoup plus ordinaires, sans grand intérêt ni enjeu, détaillant la vie de cette famille dans les années 90 : repas, jeux, mensonges et théâtre d’enfants, premières règles de Marilou, etc. Seule note dissonante, les propos que tient Adrien, l’aîné, le mal né : « Pourquoi j’ai souvent la sensation d’être invisible ? Pourquoi quand je rentre dans une pièce les gens ne me remarquent pas ? » Ou encore « pourquoi je suis le seul à remarquer ceux qui sont seuls ? » Il y avait une piste qui fait corps avec le titre du spectacle mais on en reste là.

La pièce bascule ensuite dans les années 2000 : départ de Marilou du logis familial, changement de boulot pour Clément, refus du banquier d’accorder un nouveau prêt à Rodolphe, accident dans une cuve et enfin mort du père en 2009. Faute d’articulations et d’arêtes, la pièce pêche par accumulations et entassements.

Alors on se souvient un peu tristement du poème de T.S. Eliot, extrait de The Waste Land que Marilou récitait au début : « Le temps présent et le temps passé/ Sont tous deux présents peut-être dans le temps futur/ Et le temps futur contenu dans le temps passé./ Si tout temps est éternellement présent/ Tout le temps est irrémissible. » Que les acteurs traversent tous les temps sans matérialiser les âges successifs de leur personnage est une belle idée, encore faut-il qu’ils aient quelque chose de consistant à dire. Tout au long de la soirée, le titre du spectacles Nos solitudes nous aura égarés, filé entre les doigts. Et c’est le spectateur qui, en définitive, se sent bien seul en sortant du spectacle. Laissons ce dernier s’évaporer et rendez-vous au suivant.

CDN de Reims jusqu’au 18 janv ; L’Odyssée-Scène conventionnée de Périgueux le 4 fév ; Théâtre de l’Union à Limoges, CDN Limousin les 12 et 13 fév ; Scène nationale de Bayonne les 18 et 19 fév ; Le Préau-CDN de Normandie-Vire le 10 mars ; Gallia Théâtre à Saintes le 1er avril.

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