Armand Gatti : vers une liquidation judiciaire de La Parole errante ?

La belle et longue aventure de La Parole errante emmenée par Armand Gatti et sa tribu avait trouvé refuge à Montreuil dans une maison, sous un arbre. Gatti avait alors 74 ans. Il en a vingt de plus. Sa tribu et lui souhaitent clore l'aventure, rendre les clefs de la Maison de l'arbre et boucler l'archivage du fonds Gatti en partie déposé à la BNF. Ils voudraient le faire honorablement. Mais...

Gatti sur l'un des bancs de la maison de l'arbre © Stéphane Gatti Gatti sur l'un des bancs de la maison de l'arbre © Stéphane Gatti

A  Montreuil, la Maison de l’arbre porte bien son nom. L’arbre est là, solide, vertical. Vers la fin des années 80, il avait accueilli par une danse sonore de ses branches (c’est ainsi que les arbres applaudissent), l’arrivée de la Parole errante d’Armand Gatti et de sa tribu.

Une vie d’aventures et d'errances

Après bien des péripéties, des fabuleuses expériences de par le monde et riche de quelques milliers de pages nouvelles, de kilomètres de pellicules et de centaines d’heures de babil, l’aventure errante, trouvait enfin un gîte. Rendons grâce à la bienveillance du ministre de la Culture de l’époque, Jack Lang, et à son directeur des arts et spectacles, Robert Abirached. L’un et l’autre suivaient Gatti depuis des lustres.

Un homme que ses amis appellent Dante, un fils d’émigrés italiens dont Jean Vilar porta en scène la première pièce, Le Crapaud-Buffle, et Roger Planchon cette pièce impérissable qu’est La Vie de l’éboueur Auguste G. Cette dernière pièce, comme d’autres, aurait sa place à la Comédie Française où Gatti n’a  jamais été joué, mais cette maison apparaît plus soucieuse de mettre à son répertoire une pièce secondaire d’Edward Bond qu’une des œuvres majeures de Gatti. Passons.

C’est suite à l’interdiction d’une de ses pièces sur la scène du TNP (La Passion du général Franco) que Gatti avait entamé une vie d’exil et d’errances qui devait le conduire en Allemagne, en Irlande, dans bien d’autres pays, et partout en France, des chantiers de Saint-Nazaire au quartier de la Croix des Oiseaux à Avignon, ou encore à Fleury-Mérogis pour un travail avec les détenus. Stop. L’inventaire durerait des pages et des pages. Et je n’ai rien dit de ses films, de ses articles, de ses livres, comme son théâtre incomplet publié en trois épais volumes chez Verdier, les 1740 pages de ce texte somme qu’est La Parole errante chez le même éditeur où il y a deux ans, à 92 ans, Gatti a encore publié deux nouveaux textes.

La maison de Gatti

Mais aujourd’hui l’arbre qui garde la maison où vit Gatti et où il vivra jusqu’à la fin de ses jours, a du vague à l’âme. Ses feuilles frémissent d’inquiétude. En accord avec Gatti, Jean-Jacques Hocquart, le directeur gérant de la Parole errante, voudrait fermer l’aventure et la Maison de l’arbre, dignement. Pas simple.

Ouvrons le dossier. Côté lieu, les choses semblent en ordre. D’un côté la vieille maison dont Gatti gardera la jouissance tant qu’il le voudra, de l’autre le grand lieu de la Maison de l’arbre (sur l’emplacement des anciens studios de Georges Méliès) qui, depuis vingt ans, a abrité bien des spectacles, expositions, manifestations (comme le salon du livre anarchiste), débats, etc. Le lieu appartient au Conseil départemental qui va donc le récupérer. Plusieurs projets sont sur les rangs pour occuper l’espace dès la fin de l’été. Aucun ne songe à mettre dehors la petite librairie qui jouxte le lieu et il faut s’en réjouir, on y trouve des livres peu trouvables ailleurs.

Reste donc à financer le licenciement du personnel de la Parole errante, à régler des factures en souffrances et surtout à finir le travail  d’archivages de l’aventure. Pour ce faire, Hocquart avait demandé, et obtenu, une subvention exceptionnelle pensant (et écrivant) que cela serait la dernière. Une erreur, reconnaît-il aujourd’hui. Il avait sous-évalué les frais liés à la fermeture. Et surtout, entre-temps, des archives aussi précieuses que nombreuses, contenant des éléments que l’on croyait disparus, ont été retrouvées à la faveur d’un déménagement et devraient enrichir les archives déjà déposées gracieusement à la BNF (Bibliothèque nationale de France). Il faut classer, ordonner avant que cela ne soit archivé scientifiquement par la BNF, seule l’équipe de la Parole errant peut faire ce travail. Qui demande du temps, de l’argent…

L’aigle et le serpent

Jean-Jacques Hocquart, budget à l’appui, évalue la somme globale à 100 000 euros. Depuis janvier, il a écrit à tous les étages et responsables du Ministère de la Culture, aux conseillers culture du Premier ministre et du Président. Les uns et les autres semblent vouloir régler le problème mais semblent aussi se renvoyer la balle. Hocquart a également écrit au directeur de la BNF mais ce dernier, arrivé en fin de mandat, vient d’être remplacé. Celle qui lui succède sera-t-elle plus prompte à réagir ? Pour l’heure, personne ne prend une décision. L’arrivée d’une nouvelle ministre de la Culture, plus au fait des affaires culturelles que la précédente, avait aussi donné quelque espoir. Mais là encore, pour l’heure, rien ne bouge. Or le temps presse. Car la situation doit être réglée avant l’été.

On risque donc, on n’ose y croire, de voir se produire cette chose aussi ubuesque que terrifiante : la mise en liquidation de la Parole errante. Ce qui mettrait sous séquestre (avec risque de dispersion) une bonne partie des archives d’un des artistes français de notre temps parmi les plus prolixes, les plus conséquents et les plus doués en tout. Son œuvre théâtrale, filmique, poétique et politique chevauche deux siècles avec une rage d’écrire sans égale.

Ecoutons-le. Quelques lignes extraites des Arbres de Ville-Evrard lorsqu’ils deviennent passage des cigognes dans le ciel (Verdier 2009) :

« Arbres ! Votre verticalité est la voie d’une prise de conscience, celle qui anime l’univers aux moindres souffles, couleurs, mots qui s’inventent créateurs. Les mythes se promènent parmi eux avec des ramures de cerfs imaginaires. Venu des tréfonds de vos mémoires un écureuil monte et descend. Il transmet les défis mutuels qui se portent le serpent et l’aigle…

Sourire infini de la Parole errante. »

Sous le titre De l’anarchie comme battement d’ailes, une histoire de La Parole errante, le centre Pompidou, deux jours durant, va saluer l’aventure qui touche à sa fin.

Centre Pompidou Paris, les samedi 21 mai (à partir de 15h) et dimanche 22 mai (à partir de 12h) au cinéma 2. Rencontres, lectures, projections. En accès libre.

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