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Billet de blog 17 mars 2022

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L’écriture chienne de debbie tucker green

En mettant en scène « mauvaise » de l’anglaise debbie tucker green (qui n’aime pas les majuscules) Sébastien Derrey met formidablement bien en valeur l’écriture, le souffle et l’univers de cette jeune dramaturge anglaise connue outre-Manche et dont la notoriété en France risque d’être galopante

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Première scèbe de "mauvaise" © Christophe Renaud de Lage

mauvaise, quel bon titre français pour traduire born bad. Ça cogne dur en langue originale avec le renfort de l’allitération et sous-jacent le jeu renversé avec bad boy),ça remue. mauvaise est une pièce, plus de bonne. Elles s’y sont mises à trois - Gisèle Joly, Sophie Magnaud et Sarah Vermande- pour traduire cette pièce de debbie tucker green datant de 2003. L’autrice souhaite que son nom soit écrit sans lettres capitales, ce n’est pas une coquetterie. On peut y voir une façon de prolonger son écriture qui cherche et réussit à ancrer sa langue écrite dans une intense oralité. D’ailleurs, en préambule, la jeune autrice consacre une page à expliquer comme il faut lire et plus encore dire son texte. Elle émet pour cela tout un jeu de signes. Et elle conclut « bref, il s’agit de parler. Et de ne pas parler. Et de la façon dont ces personnages le font ». Tout est là dans ce combat à mort entre dire et ne pas pouvoir dire, entre le silence et le non dit, entre l’interdit et l’aveu.

Ne cherchez pas d’histoire, d’intrigue et autre agaceries. Le pitch tient en unmot : inceste. Et son corollaire : silence. Ça parle, ou ça peut, veut pas parler. Une fratrie : les parents, P’pa, M’man, et leurs enfants : Fille, ses sœurs 1 et 2, son frère. Fille, c’est elle la mauvaise, la born bad. Une famille dont les membres vont apparaître un à un sur le plateau : « une fois en scène, les personnages ne quittent plus le plateau » précise debbie tucker green. Une famille noire qui parle avec « l’accent des îles » précisent les traductrices. Elles ajoutent que dans le texte anglais les phrases se terminent souvent par « so » , mot qui veut rien dire, tout dire et qu; est aussi un marquage rythmique. Comme traduire ça ? Les trois traductrices ont essayé les « hein », les « et toc » et autre « t’en dis quoi » autant de formules qui cassent la brièveté et la percussion du « so » ». Elles ont opté pour ‘tchip » à la fois pour fermer et ouvrir « c’est une façon de clouer le bec à l’autre tout en leur renvoyant la balle » écrivent- elles. Dans le texte publié le mot apparaît entre parenthèses, comme une option possible.

Première scène. Plateau vide, au centre, vers le fond, une chaise. P ’pa est assis sur la chaise, Fille, debout, déambule comme un boxeur avant le combat. Elle cherche en vain le regard de son père. Finit par dire : « Dis-le/Dis-le/ Papa.../ Dis-le ». leurs regards se croisent, à peine. Noir. Toutes les scènes se ferment ainsi, comme suspendue, dans un noir sec. A cette première scène, brève et percutante, succède une seconde scène entre Fille et M’man. Le père n’a rien dit, la mère ne dira pas grand chose. Devant le père Fille parlait au plus serré, comme empêchée. Devant sa mère elle se lâche. Citons sa première réplique, magnifiquement traduite, qui mieux que des commentaires donne à entendre la langue de debbie tucker green :

« ; Tu fais la chienne/ch’te traite de chienne/ t’as ton rgard de chienne/ ch’te traite de chienne./ Si t’a ton rgard de chienne, c’t air-là que l’as à me rgarder – ch’te crame toi et ta chiennassrie – ch’te traite encore rien à branler./ A te rgarder me rgarder en sale chienne que t’es. J’vais t’laisser faire et j’vais l’dire deux fois./ et deux fois deux fois./ et encore deux fois les deux fois deux fois – pour toi – ta mère, et la mère de ta mère – toutes ces chiennes de ta race qu’étaient/ là avant et encore avant – et encore avant avant. / Depuis la première chienne de ta race de chiennes. /Depuis la chiennerie première d’où t’es descendue. Chienne. »

La réponse de sa mère tient en un souffle :« Dis pas ça ».

Chaque fin de scène est ponctuée par un noir coupant. D’autres chaises apparaîtront, cinq en tout, une par personnage. Fille est une victime. Son père l‘a violée, sa mère ne l’a pas protégée, elle a fermé les yeux, son frère finit par la lâcher, ses sœurs n’en parlons pas. De scène en scène les relations se creusent, les rancœurs affleurent. . Mais c’est La fille, la victime en chef , qui parle, prend littéralement la parole, mettant au centre le silence des autres et le sien, le tu et le non-dit de la honte, du mensonge, du déni. La Fille n’est pas la petite dernière, la benjamine, la petite sœur, elle est la Fille, l’autre, la non réconciliable. La mauvaise graine. Celle qui fait tout dérailler.

Quand il a lu cette pièce, le metteur en scène Sébastien Derrey dit avoir eu « un choc semblable à celui de la lecture de Pierre Guyotat »  parce que chez debbie tucker green l’impact de la phrase   est aussi « un choc sonore, physique, une émotion brute et décontextualisée ». Sébastien Derrey a d’ailleurs signé un spectacle a partir de textes de Guyotat ; il a monté des auteurs contemporains comme Frédéric Vossier ou Jon Fosse, mais encore l’Amphitryon de Kleist (lire ici) en outre il a été pendant plus de dix ans le dramaturge de Claude Régy. Un itinéraire exigeant et cohérent. La dramaturgie de la jeune autrice britannique est si précise, que le travail principal du metteur en scène est de choisir une distribution noire adéquate et de diriger les acteurs. Le choix est parfait et la direction du jeu tout autant. Merci donc à Lorry Hardel (la Fille), Jean-René Lemoine (P’pa),Nicole Dogué (M’man), Benedicte Mbemba (Soeur 1), Cindy Almeida de Brito (soeur2  rôle tneu en alternance avecf Océane Caïraty lors des représenations au T2G) , JosuébNdofusu Mbemba (frère).

Mauvaise, jusqu’au 18 mars à la MC93, TNS du 23 au 31 mars , au T2G du 5 au 15 avril

Le texte de la pièce traduite par Gisèle Joly Sophie Magnaud et Srah Vermande, est publié aux éditions théâtrales (57p, 10€), maison d’édition qui a aussi publié une autre pièce de debbie tucker green corde, raide traduite par Emmanuel Gaillot, Blandine e Pélissier et Kelly Rivière.

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