Festival Printemps des Comédiens : Creuzevault rime mal avec Lescot

Avec « Banquet capital » , Syvlain Creuzevault et sa bande offrent une réjouissante fête du sens et des sens qui remet le couvert avec la scène centrale de l’inoubliable « Le Capital et son singe ». Avec « Une femme se déplace », David Lescot écrit, met en scène et en musique une comédie musicale qui nous sature trop de tout pour atteindre la légèreté dont elle se revendique.

Scène du spectacle "Banquet capital" © Cie le singe Scène du spectacle "Banquet capital" © Cie le singe
Il y a quatre ans, Sylvain Creuzevault et sa compagnie Le singe créaient Le Capital et son singe au Théâtre de la Colline ; nous y étions le soir de la première (lire ici). Le spectacle allait faire une belle tournée pour revenir se conclure là où avait commencé l’aventure publique, affûté, musclé, ayant atteint la souplesse escomptée, picotée d’inventivités improvisées au soir le soir. D’autres spectacles de la compagnie sont advenus depuis. Certains membres de la troupe ont pris provisoirement du champ, des complicités occasionnelles ou durables se sont manifestées et renforcées. Et puis tout a pris une autre dimension avec l’installation de la compagnie aux abattoirs d’Eymoutiers dans le Limousin.

Un dernier pour la route

L’été dernier, sans publicité aucune, sauf autour d’Eymoutiers, un festival s’est tenu pendant trois ou quatre jours. Regroupant des artistes amis et maison, des manifestations de toutes sortes et parmi elles Banquet capital. Signe d’une envie de retrouvailles et de partage. Cela aurait pu en rester là. Mais le plaisir des spectateurs à découvrir (pour la plupart) et celui des acteurs à se retrouver étaient tels qu’il fut décidé de prolonger les agapes. Avec raison; à voir les visages des spectateurs sortant du traditionnel chapiteau bleu du Printemps des comédiens, mi-ouvert, mi-fermé, habituellement voué aux rencontres.

Après Banquet capital, les acteurs entendaient casser la croûte avec les spectateurs qui le souhaitaient sous la pinède, c’était compter le dernier soir sans une tyrannique pluie qui vint contrarier ce moment de frugale démocratie qu’aurait été ce « banquet partagé », dans l’héritage des banquets républicains très prisés à l’époque évoquée dans le spectacle : la Révolution de 1848 et ce qui s’ensuivit.

Le public du Banquet capital comme celui du Capital et son singe se tient de part et d’autre d’une grande table. Nous sommes le 13 mai 1848, dans le Club des amis du peuple fondé par Vincent-François Raspail après la Révolution de Février qui a renversé la monarchie. Il y a là Auguste Blanqui, Armand Barbès, l’ouvrier Albert et quelques autres hommes qui resteront dans l’Histoire, les femmes se font rares et, de plus, elles n’ont pas voté le 23 avriln n’en ayant pas encore le droit (en France, il leur faudra attendre presque un siècle). L’Assemblée constituante a proclamée la seconde République. Mais le danger est grand de voir la Révolution confisquée.

Tous reviennent d’une grande manifestation, les esprits s’échauffent, les stratégies s’affrontent. Il est beaucoup question d’une taxe de 45 centimes qui a mis le feu aux poudres. Tiens, tiens, ça ne vous rappelle rien ?

Aucune reconstitution historique, cela va sans dire de la part de cette équipe, mais plutôt une reconstruction libre. C’est la méthode Creuzevault : on lit Le Capital de Marx (l’illustre arrive dans le spectacle en retard avec son visage très reconnaissable et le teint rouge comme s’il sortait d’un banquet bien arrosé ou d’une manif qui a mal tourné), on lit et relit les mémoires et les écrits des héros de cette Révolution politique et sociale, on lit tout aussi bien des tas d’écrits d’aujourd’hui, de Foucault au Comité invisible. Et, lesté de tout cela, on part dans de longues séances d’improvisation organisées par Sylvain Creuzevault. C’est comme cela que sont nés ces moments festifs d’économie politique du spectacle où le théâtre et ses facéties deviennent le bras séculier de l’analyse. On fixe sans tout fixer. On pose des balises, des repères, des rendez-vous. On préserve l’aléatoire, le surgissement du présent. C’était cela il y a quatre ans, cela l’est plus encore aujourd’hui, d’autant qu’il y a plusieurs reprises de rôles. La troupe est effective mais elle n’est pas un corset.

45 centimes

La dernière partie de Banquet capital nous entraîne dans un comic revival du Procès de Bourges au printemps 1849, où sont jugés les « meneurs ». Une évocation déconnante (avec Lacan et Freud en guest stars) et désopilante mais cependant en osmose avec l’attitude formidable des accusés. Lors de ce procès, Blanqui et les autres allaient être lourdement condamnés par une Haute cour constituée pour l’occasion. Comment ne pas penser à la loi anti-casseurs du macronisme ? Entre l’été dernier à Eymoutiers et le Printemps des comédiens, il y a eu les gilets jaunes – la taxe qui au départ a tout déclenché fait écho à la taxe de 1848. Le spectacle n’en dit rien, il laisse le soin au spectateur de faire son boulot. Autrement dit : on sort de là le corps et l’esprit à vif. Prêt à poursuivre le banquet.

Assigné à résidence sur Belle-Ile après sa condamnation, Blanqui envoie un texte à Londres en réponse à une demande de toast pour le banquet du 25 février 1851, jour anniversaire de la révolution de 1848 :

« Quel écueil menace la révolution de demain ? L’écueil où s’est brisée celle d’hier : la déplorable popularité de bourgeois déguisés en tribuns. Ledru-Rollin, Louis Blanc, Crémieux, Lamartine, Garnier-Pagès, Dupont de l’Eure, Flocon, Albert, Arago, Marrast ! Liste funèbre ! Noms sinistres, écrits en caractères sanglants sur tous les pavés de l’Europe démocratique.

C’est le gouvernement provisoire qui a tué la Révolution. C’est sur sa tête que doit retomber la responsabilité de tous les désastres, le sang de tant de milliers de victimes. La réaction n’a fait que son métier en égorgeant la démocratie. Le crime est aux traîtres que le peuple confiant avait acceptés pour guides et qui l’ont livré à la réaction.

Misérable gouvernement ! Malgré les cris et les prières, il lance l’impôt des 45 centimes qui soulève les campagnes désespérées, il maintient les états-majors royalistes, la magistrature royaliste, les lois royalistes. Trahison !

Il court sus aux ouvriers de Paris ; le 15 avril, il emprisonne ceux de Limoges, il mitraille ceux de Rouen le 27 ; il déchaîne tous leurs bourreaux, il berne et traque tous les sincères républicains. Trahison ! Trahison ! A lui seul, le fardeau terrible de toutes les calamités qui ont presque anéanti la Révolution.

Oh ! Ce sont là de grands coupables et entre tous les plus coupables, ceux en qui le peuple trompé par des phrases de tribun voyait son épée et son bouclier ; ceux qu’il proclamait avec enthousiasme arbitres de son avenir.

Malheur à nous, si, au jour du prochain triomphe populaire, l’indulgence oublieuse des masses laissait monter au pouvoir un de ces hommes qui ont forfait à leur mandat ! Une seconde fois, c’en serait fait de la Révolution.

Que les travailleurs aient sans cesse devant les yeux cette liste de noms maudits ! Et si un seul apparaissait jamais dans un gouvernement sorti de l’insurrection, qu’ils crient tous, d’une voix : trahison ! Discours, sermons, programmes ne seraient encore que piperies et mensonges ; les mêmes jongleurs ne reviendraient que pour exécuter le même tour, avec la même gibecière ; ils formeraient le premier anneau d’une chaîne nouvelle de réaction plus furieuse ! »

Ce toast enlevé de Banqui ne figure pas dans Banquet capital. Mais il pourrait figurer dans un bonus, les mots répétés de « trahison » et de « liste funèbre » sont eux aussi d’actualité.

Telle est la prise qui croyait prendre

Musicien, auteur et acteur, tôt ou tard, David Lescot se devait de se lancer dans l’écriture d’une comédie musicale. C’est fait avec Une femme se déplace dont il signe le texte (paru chez son éditeur habituel Actes Sud-Papiers), la musique (interprétée par Anthony Capelli, Fabien Moryoussef, Philippe Thibaut et Ronan Yvon) et la mise en scène dirigeant onze acteurs (Candice Bouchet, Elise Caron, Pauline Collin, Ludmilla Babo, Marie Desgrabges, Matthias Girbig, Alix Kuentz, Emma Légeois, Yannick Morzelle, Antoine Sarrazin et Jacques Verzier, présentés par ordre alphabétique, et comme d’habitude hélas, sans préciser qui joue quoi, ce qui est faire insulte aux acteurs et au public).

Scène de "Une femme se déplace" © christophe Renaud de Lage Scène de "Une femme se déplace" © christophe Renaud de Lage
Tout semble aller bien pour Georgia. Elle vit en couple, a deux enfants « géniaux », un poste à la fac « idéal », aucun problème d’argent. Elle se dit « complètement sereine » en déjeunant avec Axelle, une copine qu’elle n’a pas vue depuis longtemps. Cette dernière lui fait découvrir un restaurant asiatique vegan voué au fade et à l’eau de source ou passe en boucle une musique constituée de silences enregistrés. Mais tout s’écroule.

Au bout de son iPhone, Ivan, son jeune fils, lui apprend qu’il n’a pas été à son cours de guitare car sa sœur a été interdite de cours de danse, Georgia leur demande de rappliquer au restaurant. Un autre coup de fil lui apprend que son congé sabbatique à la fac est refusé. Puis c’est un SMS : on l’attend pour faire passer des entretiens à des étudiants admissibles, Georgia a « complètement oublié ». Vibreur : son mari Loïk lui apprend qu’il sera en mission durant tout l’été et qu’elle devra rester seule avec les gosses. Et ça continue : la femme de ménage l’appelle : il y a des punaises, partout à la maison. Entrent alors Ivan et sa sœur complètement voilée. Stupeur. Georgia se saisit de son téléphone mais il n’a plus de batterie. Bon début. D’autant qu’il est assorti d’une prestation gestuelle des serveurs du restaurant très drôle.

Poursuivons. L’un des garçons a prévenu : cette prise sur la table, ce n’est pas une prise pour recharger une batterie mais un brumisateur. L’accablée de soucis Georgia n’y a pas pris garde, elle branche son iPhone, court-circuit. Pas seulement électrique : cette erreur de manipulation est une astuce dramaturgique qui va permettre à Georgia de voyager dans le temps, de revenir en arrière, ou survivre à sa disparition, c’est du moins ce qu’elle croit. Ainsi revient-on au début de la scène précédente, celle du restaurant, une fois, deux fois, etc. Le temps bégaie. Viendra à sa table Iris à qui il est arrivé la même histoire, ange et démon à la fois (elles finiront par vivre ensemble, happy end). Dans ces charivaris temporels surgissent les amants, le voisin de Georgia, sa sœur, son père et sa mère (séparés), des experts, des huissiers... Une sorte de check up chaotique de sa vie qui la conduira à sortir des apparences contrairement au spectacle qui s’y enlise.

C’est parlé, c’est chanté et quasi continuellement accompagné par les quatre musiciens produisant bientôt, à leurs dépens, comme un effet de surcharge, d’autant que les changements de décor, bien que rapides, deviennent vite pesants dans leurs multiples retours (le restaurant, la chambre, etc.). Le spectacle apparaît esclave ou prisonnier du système qu’il met en place, il y a comme un effet larsen de la dramaturgie, on est saturé de signes, on est gavé ; trop c’est trop. « J’ai toujours cru que le théâtre le plus léger et le plus drôle pouvait receler des trésors de profondeurs, une acuité insoupçonnée dans l’analyse des relations humaines, une vérité sur nos désirs, nos folies, nos abîmes. » écrit David Lescot. Soit. Mais avec Une femme se déplace, on est loin du compte en matière de légèreté.

Banquet capital tournera la saison prochaine : du 4 au 12 oct au Théâtre National de Strasbourg, du 22 au 30 avril 2020 à la MC93, les 6 et 7 mai au Moulin du Roc (Niort), le 9 mai à la Scène nationale de Brive-Tulle, le 12 mai à la Fonderie du Mans.

Après sa création au Printemps des Comédiens Une femme se déplace sera les 20 et 21 sept à la Filature de Mulhouse, les 3 et 4 déc au Théâtre de Villefranche, du 11 au 21 déc au Théâtre des Abbesses à Paris et au Théâtre de Sète les 27 et 28 février 2020.

La pièce de David Lescot est publiée à Actes Sud-Papiers, 120p., 13,80€.

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