Avignon : Tout spectacle est une odyssée, la preuve par trois

Dans un jardin d’Avignon, on s’enfonce, chaque jour un peu plus dans les profondeurs de « L’Odyssée » d’Homère. Dans « Crocodiles » un acteur transfigure l’odyssée d’un Afghan. Dans « Un homme », Gaël Leveugle s’approprie les souterrains d’« Un homme », une nouvelle de Charles Bukowski.

Scène de la lecture de  "L'osyssée" © Christophe Raynaud de Lage Scène de la lecture de "L'osyssée" © Christophe Raynaud de Lage

Eniatollah Akbari n’avait probablement pas lu L’Odyssée, et sans doute ne savait-il rien de la ville de Troie lorsqu’il est parti à onze ans de son pays, lAfghanistan pour aller loin, très loin. Dans la belle traduction de Philippe Jaccottet, le poème est lu chaque jour à midi sur une estrade dressée dans le jardin ombragé de la bibliothèque Ceccano et cela tout au long du Festival d’Avignon. C’est le feuilleton théâtral de cette édition qui rassemble, à l’heure de l’apéro, un public nombreux. Une mise en bouche, si l’on veut. Un beau voyage. C’est offert sur un plateau par les élèves de l’école du Théâtre National de Strasbourg dirigés par Blandine Savetier qui n’a d’autre ambition que de propager le poème, faire entendre sa langue et tout ce qu’elle charrie.

L'odyssée d'un Hazara

Ces jours derniers, Ulysse en était à tutoyer le royaume des morts. Si Eniatollah Akbari avait été là et s’il comprenait le français, il n’aurait pas été indifférent à ce voyage d’Ulysse qui n’en finit pas. Il y aurait entendu une histoire qui , gros modo, ressemble à la sienne : celle d’un homme qui part de chez lui pour d’impérieuses raisons, traverse bien des pays durant bien des années avant de revenir, ou espérer revenir, chez lui. Eniatollah n’est toujours pas revenu chez lui. Ulysse mettra dix ans à le faire. On en est à huit ans quand la fin du spectacle Crocodiles interrompt l’histoire d’Eniatollah Akbari, cet Ulysse qui s’ignore.

Notre héros, car c’en est un, est un Afghan. Il vit dans un pays dont, dans un monde idéal on pourrait vanter la beauté des paysages, l’excellence de ses poètes et l’enchantement de ses musiciens. Mais ce pays là, bien réel naguère, est devenu quasi imaginaire. Seules de vieux routards des années soixante et des écrivains-voyageurs comme Joseph Kessel ou, mieux encore, AnneMarie Scharzenbach s’en souviennent.Talibans, chef de guerre, corruption à tous les étages, trafic de drogue, attentats ou opérette macabre des puissances internationales, c’est un pays meurtri, ravagé.

Et pour tout arranger, il faut aussi compter avec le mépris dont sont sujets certains peuples minoritaires comme les Hazaras par les peuples dominants du pays. Notre héros est un Hazara. Lui et le siens sont sujets à bien des brimades. La mère de notre héros ne veut pas de ça pour son fils.

Enaiat -c’est ainsi qu’on l’appelle dans sa famille- a dix ans lorsque sa mère l’accompagne clandestinement jusqu’au Pakistan voisin et le laisse. Seul. Cet épisode et ce qui s’en est suivi, l’écrivain italien Fabio Geda le raconte dans Dans la mer il y a des crocodiles, un livre traduit en plus de trente langues. En France, il paraît en 2011 aux éditions Liana Levi. C’était donc avant que les frontières italiennes ne se referment, avant que l’extrême droite n’arrive au pouvoir à Rome. Car après le Pakistan, la Turquie et bien des détours c’est en Italie qu’échoue Enaiat.

C’est pourquoi, aujourd’hui, l’issue de son histoire semble un conte de fée : non seulement il n’est pas refoulé à la frontière, mais une famille de Turin, l’accueille chez elle, quasi comme un fils adoptif. Une seconde vie commence, Ulysse a retrouvé un foyer. C’est ainsi que s’achève le spectacle Crocodiles. Enfin presque .Un ultime épisode est fait de silence. Après huit ans, Enaiat réussit à avoir sa mère au téléphone. Elle entend le souffle de son fils, il entend le sanglots contenus de sa mère. Tout est dit sans un mot, alors il raccroche. On songe à l’une des dernières répliques de Elles disent...l’Odyssée , une des toutes premières pièces du jeune Jean-Luc Lagarce (qui vient de paraître). Ulysse parle de son fils Télémaque qu’il imagine revoir enfin après toutes ces années : « Il poserait sa main sur ton bras, sur ta tête, il dirait : « Nous avons connu l’insupportable et l’horreur de la séparation. Nous avons tant espéré que nos cœurs ne savent pas se réjouir des retrouvailles ». »

Cette fin suspendue et un instant poignante de Crocodiles est le point d’orgue d’un spectacle qui, comme son héros, ne se laisse jamais aller au dolorisme, à l’apitoiement. C’est ce qui fait la force de la mise en scène co-signée Cendre Chassanne et Carole Guittat qui ont choisi avec discernement l’interprète idéal : le phénoménal Rémi Fortin (sorti de l'école du TNS en 2016). Enaïat est un battant. Et l’acteur le montre. Seul sur cette lande, il boxe le vide au milieu d’un espace bifrontal. Corps agile, gestuelle serrée, voix tonique, regard branché sur l’infini, le blond Rémi Fortin partage les combat d’Enaïat à la peau sombre et partage plus encore son obstiné optimisme.

Le théâtre aime engranger sa moisson dans les interstices. Quand il prend le réel à bras le corps dans son champ d’action fortiche en faux-semblant et en conventions. Quand il aborde une œuvre non pour l’illustrer mais pour l’habiter. C’est ce que fait également , d’une tout autre façon, Gaël Leveugledans Un homme en s’inspirant de Charles Bukowski dont la vie et l’œuvre sont copains comme cochons.

"Je t'ai manqué, chéri?"

Dans son recueil South of the nord traduit par Brice Matthieussent sous le titre Au sud de nulle part, la nouvelle Un homme occupe cinq pages ( Points poche). Elle est lue, peu après le début du spectacle homonyme, en partie en voix off, un peu comme un peintre commence par couvrir sa toile d’un fond avant d’attaquer le sujet.

L’histoire peut vite se résumer : une femme, Connie, vient de quitter son mec, débarque ivre chez son ex, George, avec une bouteille de whisky. Ce n’est pas qu’il ne bandait pas son Walter, mais il ne pensait qu à ses nouvelles voitures, sa mère, ses déodorants, et puis « il baisait comme un pédé » il ne lui léchait jamais la chatte , Georges lui , il l’aimait sa chatte et plus encore ses jambes « Tes jambes m’ont manqué, Connie » lui dit-il.. Et puis tout bascule. Cela s’apaisera dans les pleurs, le remords et l’ivresse. Connie partira sur la pointe des pieds, laissant Georges endormi, elle entrera au Blue Mirror où elle sait retrouver Walter, ivre : « Je t’ai manqué chéri ? » Il ne répond pas.

Charles Bukovski appelle « contes souterrains » les nouvelles de ce recueil. Le travail de Gael Leveugle consiste à entrer dans le souterrain. Un homme est non un prétexte mais un contexte pour déployer un théâtre sensitif où vont de paire la lumière mouvante de Pierre Anglais, la musique live de Pascal Battus (derrière sa table à miracles pleine de bricoles il est sur scène et non sur le côté) et le travail des acteurs reprenant un pan du texte selon différentes variations de vue et de points de vue.

Leveugle s’intéresse au moment où la nouvelle bascule, où Georges (Julien Defaye) gifle Connie (Charlotte Corman) et veut la fouetter avec sa ceinture avant de lui faire l’amour. Ce moment, il le décompose, l’effeuille, comme une phrase que l’on raturerait avant de trouver les bons mots. Tout avait commencé, pour donner le ton et l’humeur, dans une semi obscurité (le début du souterrain si l’on veut) par une danse d’un homme en costard (Gael Leveugle), désarticulant son corps comme sujet à des pressions contraires.

Gaël Leveugle qui a déjà travaillé sur des textes de Viktor Pelevine, Grégory Motton, Antonio Tarantino et Copi, trouve chez Bukowski une matière à déployer son univers aux antipodes du réalisme. A la suite de Tadeusz Kantor, il parle d’un dissolution et d’une dislocation du présent. Que l’on retrouve, à sa manière, chez Bukowski, particulièrement dans ses poèmes. Dans son recueil Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines (traduction Thierry Beauchamp, Points poche) le poème Autodestruction fait penser au texte et au spectacle Un homme : « les doigts rouges de mon serpent/a-t-il dit/ et ils l’ont transporté/ du canapé sur la civière/ les 25 marches/et sa femme à croisé les jambes/ (je pouvais presque voir son magnifique entrejambe)/a allumé une cigarette/ et a dit/ je ne vois pas vraiment/mais vraaaaaaiment pas ce qui lui a pris, / et je lui ai balancé une gifle à travers la gueule /qui a fait voler la cigarette sur le tapis/ comme un truc venu de Mars/ et j’ai suivi la civière/en bas. »

L’Odyssée, Festival Avignon In, Jardin de la bibliothèque Ceccano, 12h, jusqu’au 20 juillet.

Elles disent.. l’Odyssée, pièce inédite de Jean-Luc Lagarce, Les Solitaires Intempestifs, 78p, 14€

Crocodiles, Festival Avignon Off au Gilgamesh-Belleville, 13h25 jusqu’au 26 juillet (SF le 17) puis tournée CAS du 30 juillet au 15 août, reprise à la rentrée à partir de novembre à Fos-sur-mer, Brétigny, Amiens, Pont-Audemer, Saint-Valéry-en-Cux et au Nouveau théâtre de Montreuil.

Un homme, Festival d’Avignon Off, à la Caserne , lieu des compagnies du Grand Est, 20h45, jusqu’au 22 juillet.

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