Grande braderie de la langue française au Grand Magasin

Pascale Hurtin et François Hiffler, les fondateurs-animateurs de l’illustre compagnie Grand Magasin, partent à l’assaut des soutiers, souteneurs et agents de liaison de la langue française considérée comme une langue étrangère. Six conférences, six leçons. Non ? Si. Réservez vos lundis.

Au moment des soldes, on peut avoir envie de faire LES grands magasins, mais de compagnie répondant au nom de Grand Magasin, il n’y en a qu’UNE. En effet, il n’y a qu’UN Grand Magasin. UNE ou UN ? UNE et UN, puisque Pascale Murtin et François Hiffler ont fondé ensemble Grand Magasin il y a trente-sept ans (!). Non seulement leur Grand Magasin n’a pas fait faillite, n’a même jamais failli, n’a même pas pris une ride mais a su engranger, au fil des années, d’incroyables trophées. Une bonne trentaine. De l’impromptu à la conférence, du cabinet de curiosités à l’encyclopédie portative, bref une anthologie de l’inclassable, un trésor du guère si l’on peut dire. Jamais en surplomb, ils nous racontent le monde au gré de leur étonnement espiègle, armés d’une imparable logique sans peine (comme disait Lewis Carroll).

La verte et le bleu

Avatars scéniques du maître ignorant de Jacques Rancière, ces amis posthumes de Georges Perec revendiquent hautement le savoir de leur ignorance. « Depuis 1982 (avènement de GRAND MAGASIN), nous prétendons, en dépit et grâce à une méconnaissance quasi-totale du théâtre, de la danse et de la musique, réaliser les spectacles auxquels nous rêverions d’assister », écrivent-ils sur leur site.

Il y a six ans, au Théâtre de la Cité internationale (l’un de leurs lieux favoris), après Les Déplacements du problème (lire ici), ils avaient présenté un Catalogue (lire ici) réunissant quatre bijoux plus ou moins anciens et revisités. La Vie de Paolo Uccello, Bilan de compétences, 25 chansons trop courtes et quelques-unes plus longues et Mordre la poussière, spectacle pour lequel ils avaient invité des amis (comme cela leur arrive parfois) dont François Chaignaud et le regretté Christophe Salengro.

Les voici, IL et ELLE, à l’affiche du Festival d’automne (pour la seconde fois après Inventer de nouvelles erreurs en 2014 au T2G) avec un cycle de conférences en six leçons dans des lieux dédiés au genre, tels des amphithéâtres de fac comme c’était le cas ce lundi dans l’amphi 25 de la fac de sciences Pierre et Marie Curie à Paris. D’autres hauts lieux suivront, tel lundi prochain à l’amphi Chéreau du lycée Louis-le-Grand ou plus tard le Conservatoire à rayonnement régional d’Aubervilliers-La Courneuve. Six conférences du lundi sous le titre générique Grammaire étrangère. Une leçon à chaque fois. La langue, c’est le français. ILS (quand est-ce que le masculin cessera de l’emporter sur le féminin ?) l’abordent, tels des chats persans comme si ce n’était pas leur langue maternelle pour mieux la percer de leurs coups de langue et coups de griffes. Titre de la première leçon : « Maintenant et ici ». Il fallait oser.

ELLE en sa robe vert fluo, LUI (tiens : pourquoi pas IL ?) en son costume bleu pâle, ne s’intéressent pas aux noms propres, pas même aux noms communs, et pas plus aux adjectifs. Ils ne cherchent pas le mot le plus long ou le plus court de la langue française, ni celui qui thésaurise le plus de voyelles. Ils campent sur le camp de base des pronoms, des adverbes, des prépositions (si, si, souvenez-vous du temps où vous alliez boire un coup Avec Sous Sur Chez Dans Parmi), etc. C’est un monde plein d’étrangeté et, une heure durant, ELLE et IL vont le prouver, cahier en main.

Tut, tut !

Pourquoi dit-on « après-demain » alors que « après-hier » ne se dit pas ? Quelle différence entre « lorsque » et « quand » ? Pourquoi ne dit-on pas « le moment lorsque » ou le « moment quand » et que seul  « le moment où » à le droit de rouler des mécaniques ? Quand (ou plutôt lorsque ?) surgit une impropriété, IL ou ELLE actionne du pied un signal sonore. Tut, tut.

Il y a des stars attrape-tout comme « en » qui s’agrippent à n’importe quoi (en haut, en réalité, en 1914, en effet, en somme, etc.), des caméléons comme « sur » (sur la tête, sur l’honneur, sur mesure, bon dieu mais c’est bien…, ah non tut tut, impropre) ou « rien » (ne vois-tu rien venir, un rien l’habille, elle ne vaut rien, sans oublier le piaffant rien de rien). Pourquoi change-t-on de genre entre LE début et LA fin ? « Mais non, mais si », comme disait Devos qui était, comme eux le sont toujours, abonné à la newsletter des OAL (Obsessionnels Attentifs de la Langue).

Assis sur les gradins de l’amphi, on est médusés par ces déconneurs de leçon. Charmés. Emportés. De IL en ELLE, on les aime. Comme au premier jour. Il leur arrive même de chanter (c’est leur hobby), d’interpeller un oiseau ou encore d’écrire à la craie sur le grand tableau noir des mots compliqués comme NON. Ils citent vraiment Verlaine et faussement la supposée francophone Lady Gaga (sublime : « J’ai pris un peu de poids ICI OU LA »). Ils broderaient volontiers sur « peut-être » mais la conférence arrive à son terme. Aucun doute, ces deux personnes, c’est deux quelqu’un, tut tut !

Grand magasin, Grammaire étrangère, six leçons-conférences dans le cadre du Festival d’automne. Le 23 sept au lycée Louis-le-Grand, le 14 oct à l’école supérieure du professorat et de l’éducation des Batignolles, le 4 nov au Conservatoire à rayonnement régional d’Aubervilliers-La Courneuve, le 18 nov à la Sorbonne Université, dernière conférence au centre Pompidou le 28 nov et reprise au POC ! d’Alfortville le 4 déc.

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