Clotilde Hesme boxe « Stalonne » à mains nues

L’actrice revient au théâtre en signant avec le cinéaste Fabien Gorgeart la mise en scène de « Stallone », nouvelle parfaite, tout en saillies, d’Emmanuèle Bernheim. L’histoire de Lise dont « Rocky III » envoie sa vie passée au tapis. Une soirée qui nous boxe de plaisir.

Scène de "Stallone" © Huma Rosentalski Scène de "Stallone" © Huma Rosentalski
Il est des œuvres (roman, film, par exemple) avec lesquelles on entretient une relation, disons amoureuse, qui peut durer toute la vie. Ces œuvres consolent, conseillent, aident à vivre dans les moments difficiles. On les passent à des êtres chers comme des mots de passe. On ne leur demande rien sinon d’être là au moment opportun (débine, défaite, joie extrême, etc). Plus rares sont les acteurs ou les actrices qui tiennent un tel rôle. L’attachement se fait moins à la personne (que l’on ne connaît pas) qu’au faisceau de personnages (que l’on connaît mieux jusqu’à connaître par cœur certaines de leurs phrases ou certains de leurs gestes) qui l’accompagnent tout au long de sa carrière avec ses hauts et ses bas. Ils sont des porte-bonheur, des talismans, ils aident à voir clair en nous-mêmes. A ces compagnons de route, on est redevable parfois de choses essentielles. Ils ne le sauront jamais.

Ainsi Lise a vu sa vie changer de cours après avoir vu Silvester Stallone dans Rocky III. Les combats de Rocky l’ont aidée à se battre. A oser. A cogner contre le corset familial. A s’affirmer, à dire non. A tracer sa route. Lise n’était pas cinéphile, elle n’était pas groupie et ne le deviendrait pas. Lise est l’héroïne de Stallone, une nouvelle parfaite (pas un mot de trop) d’Emmanuèle Bernheim, femme dont la vie a baigné dans le monde du cinéma et de la littérature.

Clotilde Hesme, joliment happée par le cinéma (Philippe Garrel, le premier, sut la filmer amoureusement), cherchait à revenir au théâtre. Ce texte l’attendait de pied ferme, le cinéaste Fabien Gorgeart (avec qui elle avait déjà tourné) lui en a fait cadeau. On avait vu plusieurs fois l’actrice sur scène auprès de Luc Bondy et Bruno Bayen (aujourd’hui disparus), la mort de Patrice Chéreau l’a privée d’être sa Rosalinde. Au Théâtre de la Bastille, François Orsini l’avait dirigée à plusieurs reprises, je me souviens d’une scène (était-ce dans Baal?) où, bras le long du corps, buste en avant, elle boxait son partenaire avec sa poitrine en se jetant sur lui.

Fabien Gorgeart et Clotilde Hesme cosignent ici leur première mise en scène théâtrale. Sans tomber, fort heureusement, dans les pièges de la facilité racoleuse ou rassurante : pas d’extraits de films projetés, ni de scènes de films théâtralisées with Stallone. Hormis une ombre furtive de l’acteur américain, ils en restent au récit d’Emmanuelle Bernheim écrit à la magique troisième personne du singulier, un récit qui ne s’embarrasse pas de fioritures et avance à un rythme soutenu dans la vie de Lise jusqu’au dénouement mélodramatique.

La vie (études, conflits familiaux, amours, mariage, naissance d’un enfant puis d’un autre, maladie) de Lise se déroule en cinquante courtes pages à l’ombre de son jardin secret : Stallone, qui lui, va de film en film avec plus ou moins de bonheur et de réussite.

Le spectacle ne laisse pas l’actrice s’enfermer dans le piège, même performant, du « seule en scène », mais lui adjoint un magnifique sparring partner, Pascal Sangla. Lequel signe la musique, l’interprète en direct à deux pas de l’actrice, mais aussi tient lieu de partenaire sans toutefois quitter ses claviers, endossant brièvement les répliques de différents rôles (père, amant, entraîneur de boxe, mari, etc.). Et cela avec une quasi-neutralité du visage qui ne fait que mettre en évidence la vivacité du regard toujours en mouvement de l’actrice et la confondante humanité qu’elle distille.

Usant (un peu trop) d’un micro sur pied mais aussi sachant s’en éloigner, Clotilde Hesme n’incarne pas Lise mais la serre au plus près comme un être aimé. Par exemple, quand Clotilde va avec Lise dans la salle de boxe, elle n’enfile pas de gants ; mieux que cela, elle invente une gestuelle des jambes d’une étonnante simplicité rythmique. Loin d’imiter le jeu de jambes des boxeurs, elle fraie une tierce voie, qui est comme la traduction scénique de la voix même du récit à la troisième personne du singulier portée par l’actrice de bout en bout. Ce Stallone-là nous boxe et nous botte. C’est beau et vif comme une virgule.

Créé au Théâtre Sorano à Toulouse, le spectacle est à l’affiche du Centquatre (auquel Clotilde Hesme et Fabien Gorgeart sont artistes associés) jusqu’au 26 octobre dans le cadre du Festival d’automne. Stallone d’Emmanuèle Bernheim est disponible en Folio.

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