Les Chiens de Navarre aboient un spectacle par soir

Sous le titre ludique et loufoque « La peste c’est Camus mais la grippe est-ce Pagnol ? », la troupe des Chiens de Navarre ayant battu le rappel de tous ceux qui ont traversé l’aventure, écrit-improvise un spectacle par soir, avec et sans masques. Les spectateurs rient sous cloche de 19h à 20h.

En ces temps assassins où ce n’est pas l’ennemi qui avance masqué mais ses futures victimes, où la camarde est partout et nulle part, où la fête n’est plus à la fête, le spectacle que commet  chaque soir la compagnie les Chiens de Navarre au Théâtre des Bouffes du nord peut apparaître comme la version boum désarticulée et foutraque de ce que fut, en des temps lointains, Tout va très bien madame la marquise chanté par Ray Ventura et ses collégiens (écoutez ici).

Dès le titre, La peste c’est Camus mais la grippe est-ce Pagnol ?, cela n’a ni queue ni tête. Bien entendu, il ne sera jamais question de Camus mais tout de même quelque peu des étrangers et souvent d’une peste qui ne dira pas son nom, ni de Pagnol même si certains acteurs ont soudain l’accent marseillais, et pas forcément celui qui porte la perruque du professeur Raoult, l’un des comiques à répétition de la soirée, du moins le soir où j’ai vu la chose.

En effet, ne vous attendez pas forcément à voir ce comique marseillais, car le spectacle, sous le même titre, change tous les soirs. La preuve : une fois le texte lu – rassurez-vous, cela improvise à tout va, la troupe ayant retrouvé son ADN au fond d’une poche –, la feuille est jetée par terre et on lui marche dessus. Demain sera un autre spectacle. Et, en partie, d’autres acteurs. Ecoutons le maître d’œuvre :

« Dans ce contexte sanitaire et culturel exceptionnel, j’ai proposé aux acteurs qui ont fait l’histoire des Chiens de Navarre de se réunir, pour dix soirées, et d’inventer un spectacle différent chaque soir. De jouer ou lire une pièce qui n’a jamais été écrite à chaque représentation. Nous revenons ainsi aux principes fondateurs de la compagnie : la totale improvisation », écrit dans le programme Jean-Christophe Meurice qui ouvre et ferme le ban de la soirée comme un chef d’orchestre. Le spectacle aurait pu s’intituler ce soir- On y va pour les nichons ? car ce fut une réplique leitmotiv tout comme le fut le masque en caoutchouc de la Mort que les acteurs se refilèrent comme une patate chaude.

Ils étaient vingt et trente quand les lumières fleurirent et que tout commença comme cette phrase en mêlant tout dans tout avec irrévérence. Ils et elles (minoritaires, les nanas ; aux chiottes, la parité chez les navarreux) prirent place pour moitié derrière une longue table dressée sur la scène (merci, petit Jésus), les autres assis derrière sur des chaises d’attente. Les uns et les autres permutant leurs places, le dernier restant en carafe comme dans le jeu d’enfant dont j’ai oublié le nom. On reconnaît, ici et là, des anciens de la compagnie partis ailleurs vivre leur vie d’artistes et contents de revenir au bercail, on repère des recrues plus récentes et enfin on découvre des jamais vus (il faut préciser que je n’ai pas tout vu). Tous lisent leur texte avec le parfait parler faux du débutant et soudain cela se barre dans un moment d’impro plus ou moins réussie comme il se doit. Mais qu’importe. Dans ce cochon qu’est tout spectacle des Chiens de Navarre, tout est bon même ce qui est con. Le pire est souvent leur meilleur, pour parler comme Beckett.

Outre le professeur Raoult, héros warholien d’une saison, on vit passer l’imputrescible Jacques Chirac au comique toujours sûr, on ne sait trop pourquoi le faisandé Jean d’Ormesson (rescapé d’un ancien spectacle mort né ?) était de la fête avec ses simagrées de grand bourge tournicoté, le petit corps malade (le grand étant sans doute indisposé ou en tournée) passa en courant et Mister Testostérone en personne revint plusieurs fois à la charge tel le cabot de service. Des choses comme cela. En principe, vous ne les verrez pas, puisque chaque soir, disent-ils, le spectacle, sous le même titre, remet le couvert et tente d’autres plats si possible épicés. Sur la longue table des flacons de gel hydraulique en guise de coupes de champagne, en veux-tu en voilà encore, et vas-y que je me frotte les paluches. Sur le visage, ici des masques, là des visières anti-postillons, ailleurs des bouches et nez contents d’être en scène à mains nues, si je puis dire. Eux, heureux de nous revoir et nous de les retrouver comme dit Jean-Christophe Meurice : « pour le meilleur et surtout pour le pire ». 

Théâtre des Bouffes du Nord, 19h (durée : une heure) jusqu’au 24 octobre.

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