En France, on s’occupe des bébés de Dennis Kelly

Deux excellentes pièces de l’Anglais Dennis Kelly sont actuellement à l’affiche. « Après la fin » par Baptiste Guiton au TNP de Villeurbanne et « Girls & Boys » par Mélany Leray au théâtre du Petit Saint-Martin à Paris. En France et en Belgique, cet auteur anglais passionnant ne cesse de passionner une nouvelle génération de metteur(e)s en scène et d’acteurs, à commencer par les actrices.

Scène de "Après la fin" © dr Scène de "Après la fin" © dr
« J’ai rencontré mon mari dans la file d’embarquement d’un vol Easyjet et je dois dire que cet homme m’a tout de suite déplut. » C’est ainsi que commence Girls & Boys, la dernière pièce traduite (par Philippe Lemoine) de Dennis Kelly publiée en 2018 à L’Arche comme toutes ses pièces et qui vient d’être créée sur une scène française.

Domination & Humiliation

Une femme parle. Qualifier la pièce de monologue ou de « seule en scène » serait abusif ou réducteur car la femme (aucun nom ou prénom) parle aussi par intermittences à ses deux enfants, Danny et Leane, pourtant invisibles, des scènes très quotidiennes de jeux et de bisbilles entre deux jeunes enfants et leur mère. Chaque pièce de Dennis Kelly en cache une autre et celle-ci n’échappe pas à ce poseur de pièges qu’est l’auteur. Le théâtre y exploite à mort son fonds de commerce, du simulacre à la catharsis, j’en passe et des meilleurs.

Girls & Boys est astucieusement mis en scène par Mélanie Leray (cofondatrice du Théâtre des lucioles formé naguère par des élèves sortis de l’école du Théâtre national de Bretagne) qui monte en priorité des auteurs contemporains dans le théâtre public. Elle est interprétée avec force par Constante Dollé sortie du Conservatoire du Xe et du Cours Florent et qui mène une carrière essentiellement dans le théâtre privé. Belle union sur le scène du Petit Saint-Martin qui fait salle comble.

Scène de "Girls & Boys" © dr Scène de "Girls & Boys" © dr

Les débuts des pièces de Kelly sont souvent fracassants et donnent le ton, le rythme. C’est le cas, entre autres, des scènes qui composent Débris et ce dès la première, intitulée « Suicifixion ». Michael évoque son père : « Le jour de mon seizième anniversaire, mon père a érigé une croix de quatre mètres cinquante de haut dans notre salon qui plafonne pourtant à deux mètres cinquante. » Le père sur la croix déclenchant lui-même un dispositif d’ex-bâtonnets d’esquimau qui déclenchent un pistolet à clous lesquels viennent se ficher sur son corps (mains, pieds, poitrine). Et le père mourant dira : « Mon fils, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L’humour et l’effroi font souvent bon ménage chez Kelly.

C’est constamment le cas de Girls & Boys, l’auteur anglais explore l’évolution d’un couple en regard du parcours professionnel de chacun et entre dans les méandres de la domination et de l’humiliation, de la perversité et des jeux qu’elles entraînent.

« Les enfants poussent sur les déchets »

On retrouve cela, de façon plus retorse dans Après la fin. Après une explosion nucléaire, Mark transporte Louise dans l’abri anti-atomique jouxtant sa maison, ils semblent être les seuls survivants et vont vivre enfermés avec des rations de survie mises de côté par Louis, ce qui faisait bien rire les copains de leur bande, avant. Comme souvent, Kelly joue avec les nerfs des spectateurs dans un jeu de leurres et d’indices. La vie à deux entre Mark et Louise (il l’aime, elle n’y pense même pas) se réinvente sur les bases fallacieuses des contentieux de la vie d’avant. La fin de la pièce est littéralement renversante, le renversement est une dimension propre au théâtre de Kelly.

La pièce est mise en scène avec beaucoup de subtilité par Baptiste Guiton qui est l’un des quatre metteurs en scène du « Cercle de formation et de transmission » du TNP de Villeurbanne. Pour les acteurs, Après la fin est une partition magnifique et redoutable. Mark, personnage noueux et rentré est très bien interprété par Thomas Rortais. Louise, plus instinctive et intuitive et aussi plus déterminée, est interprétée par la formidable Tiphaine Rabaud Fournier, toujours sur le qui-vive, usant de cassures et de pas de côté. Le public apprécie et vient en nombre. Dans cette pièce comme toujours ou presque, Dennis Kelly fait montre d’un sens exacerbé du dialogue coupant et cassant qui demande aux acteurs un énorme travail de concentration. Etonnante, à cet égard, la construction de Love & Money qui s’ouvre... par un échange de mails.

Michael dans Débris, donne le « la » du monde de Kelly : « Longtemps j’avais cru qu’on trouvait les enfants dans les groseilliers. Puis j’avais entendu que les cigognes les apportaient langés de blanc et les laissaient délicatement tomber dans les cheminées. J’avais même cru un moment qu’on venait au monde par le miracle de la conception, la gestation et l’accouchement. Je savais désormais que ce n’était pas le cas. Comme les champignons, les enfants poussent sur les déchets. Ils se construisent peu à peu à partir de feuilles pourries, de canettes de Coca, de seringues usagées et d’emballages de Monster Munch. Ils attendent ensuite que leurs parents les trouvent. Je sais que c’est vrai. C’est là que je l’ai trouvé. » Un tout petit bébé, un garçon qu’il nourrit au sein avec son sang.

Rôles & Interprètes

Outre les deux pièces que l’on peut voir actuellement à Paris et à Villeurbanne, Oussama ce héros dans une mise en scène de Tanguy Martinière sera à l’affiche du Magasin à Malakoff vers la fin fin mars, ADN dans une mise en scène de Garance Rivoal sera créé au Quai, le CDN d’Angers-Pays de Loire en juin, le collectif OSO continue de tourner Mon prof est un troll, seule pièce pour enfants de l’auteur que Baptiste Guiton a également mis en scène. Ces dernières années, Orphelins a été plusieurs fois mis en scène, la version signée par Chloé Dabert lui avait valu d’être primée au Festival Impatience 2014; L’Abattage rituel de Gorge Mastromas est également une pièce qui a attiré plusieurs metteurs en scène dont Maïa Sandoz (lire ici) et sera à l'affiche du Poche de Bruxelles à partir du 12 mars dans une mise en scène de de Jasmine Douieb; Olivier Werner avait excellemment mis en scène Occupe-toi du bébé (lire ici) pièce où Kelly retourne comme une crêpe la notion de théâtre documentaire. Saluons au passage le travail des traducteurs, Philippe Lemoine en tête, plusieurs fois en tandem avec Pauline Sales, mais aussi Pearl Manifold et Olivier Werner.

Pour ne pas être exhaustive, la liste de celles et ceux qui mettent en scène Kelly n’en est pas moins conséquente. Ils ont en commun d’animer des jeunes compagnies, pas forcément connues ou reconnues. Toutes et tous trouvent chez Kelly une écriture dramatique alerte, nerveuse, aux constructions piégeuses, en connexion permanente avec la violence et la perversité des rapports humains au boulot, en amour ou en famille.Y ruissellent l’argent, le sexe, la société libérale, les notions de groupe, de couple et de leader. Exceptés les enfants, les personnages de Kelly ont le plus souvent l’âge des actrices et des acteurs qui les interprètent.

On connaît mal en France les autres facettes de cet auteur anglais né en 1970 qui signe, également avec succès, des séries télévisées ou Utopia sur Channel 4.

On pourra rencontrer Dennis Kelly à la librairie la Friche (36, rue Léon Frot Paris XIe) à 18h30, le 26 février.

Après la fin au TNP de Villeurbanne jusqu’au 20 février à 20h30 sf le 21 à 20h.

Girls & Boys au théâtre du Petit Saint-Martin à Paris à 19h ou 21h selon les jours.

Les pièces de Dennis Kelly traduites en français sont publiées à L’Arche.

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