Souvenir de Bruno Ganz à Weimar

Victime d’un cancer à 77 ans, le grand acteur allemand Bruno Ganz est décédé à Zurich, dans son pays natal, la Suisse. Il fut un acteur de théâtre autant que de cinéma, allant de Peter Stein à Wim Wenders en passant par Klaus Grüber.

Bien que suisse, Bruno Ganz fut un grand acteur allemand et l’une des figures emblématiques de la Schaubühne de Berlin. Peter Stein le dirigea dans La Mère de Brecht d’après Gorki, dans Peer Gynt et bien d'autres spectacles. Klaus Grüberle dirigea  dans Prométhée enchaîné, Les Bacchantes ou Empédocle d’Hölderlin ou encore le Pole de Nabokov qu'il joua en allemand  à Berlin et en français à la MC93, etc. L’acteur devait délaisser le théâtre pour le cinéma, illuminant Les Ailes du désir de Wenders ou La Chute d’Olivier Hirschbiegel où il incarnait Hitler dans ses derniers jours. Ganz devait revenir au théâtre avec Peter Stein pour un Faust en 2000 qui durait 21 heures. Ce ne sont là que  quelues jalons de la carrière de cet acteur européen.

Mathilde La Bardonnie qui travaillait alors à mes côtés à Libération revient sur un spectacle mémorable qu'interpréta Bruno Ganz à Weimar dans une mise en scène de Klaus Grüber. D’autant plus mémorable que rares furent ceux qui virent ce spectacle : il n’accueillait que 80 personnes par représentation.jpt.

C’était en juillet 1995, parmi les tombes du cimetière russe de Weimar, la ville de Goethe et Schiller, dans le parc du Belvédère, haute bâtisse dont toutes les fenêtres étaient à dessein restées allumées. Bruno Ganz, acteur métaphysique, était sorti d’un bosquet, fascinant et tranquille en Monsieur de Goethe donc, portant une longue cape ; puis Hannah Schygulla l’avait tout de suite rejoint, robe blanche, visage d’éternité.
Entre le poète et l’actrice incarnant là sa comédienne favorite, on voyait une corbeille de fruits sur une table recouverte d’une nappe qui resplendissait secrètement dans la pénombre.
Le metteur en scène Klaus Michael Grüber avait demandé à Jorge Semprun d’adapter son livre L’Ecriture ou la Vie tissé de ses souvenirs de déportation à Buchenwald, ce camp si proche de Weimar, dans la forêt même où Goethe et son élève Eckerman avaient coutume de marcher puis de s’asseoir au pied d’un chêne.
Semprun inventa là un songe en forme d’allers et retours entre le XIXe injuste et le tragique XXe : le titre – Mère blafarde, tendre sœur – à lui seul oscillait de l’effroi à la douceur. Deux cents personnes sur quelques rangées de chaises en bois, dans un silence insensé, sept soirs de suite, et pas plus, ont vu ce spectacle inouï en 1995.
Puis Goethe s’est métamorphosé en Léon Blum qui lui aussi séjourna à Büchenwald dans des conditions le dispensant un peu de l’atrocité. Bruno Ganz endossait la redingote du socialiste inspiré, respectueux d’une comédienne déchue de sa nationalité allemande, car communiste, Carola Neher qui finirait exécutée en Union soviétique. Hannah Schygulla était devenue cette autre femme.
Ainsi le deuxième « duo » – Blum-Neher, après Goethe-Shroeter – entre dialogue philosophique et pavane crépusculaire dans l’herbe parmi les stèles – stèles alignées en nombre et peintes en leur haut de l’étoile rouge de l’ex-occupant, stèles sur lesquelles avaient été déposées des coquilles d’escargots vides comme il s’en trouve des milliers dans l’enceinte à jamais féroce du camp de Buchenwald. Un groupe d’hommes vêtus du pyjama des déportés, avec au cou chacun leur cuillère pour la sinistre soupe, errait en arrière-plan, ou soudain apparaissait plus nettement une dizaine de ces « musulmans » (nom donné dans les camps aux nouveaux, errants, aux proscrits).
Bruno Ganz les envisageait, avec une gravité vrillante. « Les musulmans » présents-absents… C’était l’été 1995, et la guerre de Bosnie n’était pas encore finie. Ganz, le grand fauve attentif. D’intensité sidérante. Chez lui en Allemagne à cause, surtout, de ce « frère d’âme » qu’incarnait pour lui Grüber : chacun des deux « savait » l’autre.
Ganz était chez lui chez les poètes germaniques ; il devint aussi Faust, dans un spectacle fleuve, étrenné sous un hangar géant à l’exposition universelle de Hanovre : autre histoire… et pour ne pas parler de son marathon hypersensible dans Chœur final de Botho Strauss, à la Schaubühne de Berlin, sa maison. MLB

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