Le Centre dramatique de Montpellier victime d’une erreur ministérielle

La ministre de la Culture voulait nommer un artiste à la tête du CDN de Montpellier. Le maire et l’agglomération voulaient nommer un intendant, plus apte à répondre à une situation complexe et détériorée. La ministre a fait acte d’autorité en nommant Nathalie Garraud et Olivier Saccomano. C’est une erreur structurelle fruit d'un manque de réflexion sur l'Etat et le fonctionnement des institutions.

Suite à la démission de Rodrigo Garcia à la fin de son premier mandat, le poste de directeur du CDN (Centre Dramatique National) de Montpellier, devenu vacant, a fait l’objet, comme c’est l’usage, d’un appel à candidatures lancé en janvier dernier. Ces dernières ont été nombreuses, il en a résulté une short list rendue publique début mars. Les six élus ont passé un oral à la fin mars devant les tutelles (le Ministère de la Culture, l’agglomération, la ville). Habituellement, au terme de cette procédure, les tutelles se mettent d’accord sur un candidat. Tel n’a pas été le cas à Montpellier.

Du blocage à la bévue

Deux nominations s’opposent : celle, conjointe, de Nathalie Garraud (metteur en scène) et Olivier Saccomano (auteur et dramaturge) qui dirigent la compagnie du Zieu à Fère-en-Tardenois depuis 2006, que défend le ministère de la Culture ; et celle de Jean Varela (acteur, animateur d’une jeune compagnie, aujourd’hui directeur de Sortie Ouest à Béziers et directeur du Printemps des comédiens à Montpellier) que défendent l’agglomération et la ville.

Personne n’ayant cédé, la situation était bloquée. La ministre Audrey Azoulay a reçu les prétendants, mais la décision tardait. Avant de rejoindre l’UNESCO, elle voulait pousser son pion ; la partie adverse, faisant le gros dos, résistait. Une situation inédite. On en était là jusqu’à ces derniers jours.

Ce mardi, en début d’après-midi, Philippe Saurel, le maire de Montpellier et président de la Métropole, devait tenir une conférence de presse sur le sujet. Une demi-heure avant, la ministre faisait paraître un communiqué nommant Nathalie Garraud et Olivier Saccomano à la tête du CDN de Montpellier. Querelle d’ego entre socialistes ou pas, peu importe, les premières victimes en seront la ville, la région et le théâtre. Pour la ministre, les deux nommés incarnent une « nouvelle génération d’artistes, qui abordent l’écriture contemporaine et le travail artistique collectif », formule aussi creuse que passe-partout et s’appliquant à bien des artistes.

Des frontières poreuses

Le problème est mal posé. D’un côté le ministère défend une position ancrée qui veut que, « traditionnellement », on nomme à la tête des CDN et des Théâtres nationaux des artistes, même s’ils ne sont pas de premier ordre. Une règle qui peut s’enorgueillir d’heureuses exceptions qui ont fomenté de riches heures du théâtre, comme celles d’Ariel Goldenberg à la direction de Chaillot, d’Emmanuel de Véricourt puis de François Le Pillouer à celle du Théâtre national de Bretagne, et avant eux, exemple pionnier, de René Gonzalès au CDN de Saint-Denis. Mais ces noms-là disent-ils quelque chose à la ministre Audrey Azoulay ?

Les CDN sont nés dans le berceau de la décentralisation, et leur statut n’a pas beaucoup changé au fil des années. Ils se sont souvent encroûtés, fossilisés. Il y eut plusieurs cris d’alerte, de celui, probant et argumenté, de Chantal Morel naguère, à celui, plus tortueux et alambiqué, de Rodrigo Garcia récemment. Ajoutons que le paysage est devenu plus complexe avec la multiplication des structures.

A commencer par le développement des Scènes nationales. Les plus « grosses » jouent un rôle déterminant dans le paysage théâtral français. Ainsi, pour ne citer qu’elle, la MC 93 que propulsèrent René Gonzalès (après ses années au CDN de Saint-Denis) puis Ariel Goldenberg puis Patrick Sommier, et qui est aujourd’hui dirigée par Hortense Archambaud, ex-codirectrice du Festival d’Avignon. Son ex-codirecteur, Vincent Baudriller, dirige, lui, le Théâtre Vidy de Lausanne (où il a pris la succession de René Gonzalès). Ce ne sont pas là des artistes, ce sont des intendants comme disent les Allemands, des directeurs de théâtre à part entière. Il en faut. On a besoin des Gonzalès, des Goldenberg, des Le Pillouer. Ce dernier, à la tête du Théâtre national de Bretagne, arrivé à l’âge fatidique de 65 ans, a été jeté dans la fosse aux retraités et remplacé par un artiste qui entend y déployer son œuvre.

On le voit, les frontières entre Scènes nationales et CDN sont devenues poreuses. Il faudrait remettre à plat ces entités, reconsidérer le paysage et le relancer autrement. Vaste chantier. Aucun des ministres de la Culture qui se sont succédé depuis cinq ans n’a voulu l’ouvrir. La situation de blocage à Montpellier venait en partie de cet impensé.

Question de contexte

Et là intervient un autre facteur : la situation locale et régionale. Les CDN sont une structure administrative, la même partout. Autre absurdité. Le CDN de Béthune n’est pas comparable à celui de Saint-Denis. Ce statut trop univoque ne tient aucun compte des contextes régionaux. Dirige-t-on le Centre dramatique national de Toulouse où vient d’être nommé Galin Stoev comme celui de Montpellier ? Non. A Toulouse, il existe, à côté du CDN, un théâtre moteur, mariant la curiosité et l’audace, c’est le Théâtre Garonne, l’un des meilleurs théâtres de France dirigé par Jacky Ohayon, qui n’est pas un artiste, mais un intendant, un formidable directeur.

A Montpellier, il existe une école nationale de théâtre d’importance à laquelle Ariel Garcia Valdes a donné ses lettres de noblesse, des compagnies et des lieux qui tiennent la route, mais nullement l’équivalent d’un Théâtre Garonne. Il n’y a que le CDN. Ce dernier, passablement meurtri, a beaucoup plus besoin à sa tête d’un homme fédérateur, d’un animateur d’envergure que d’artistes venant développer une œuvre. La nomination de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano au CDN de Montpellier surprend. Elle n’intervient ni au bon moment ni à la bonne place. Ce n'est évidemment pas l'avis du SYNDEAC qui s'est empressé de saluer cette nomination.

Construit à l’écart de la ville, l’ex-Théâtre des Treize vents (devenu hTh humain trop humain avec Rodrigo Garcia) souffre d’un certain isolement. En associant le Printemps des comédiens et le CDN et en mutualisant leurs moyens, Jean Varela proposait une double dynamique, portée par des artistes associés de grand talent comme Julie Deliquet et Cyril Teste (dont le spectacle phare a été réalisé avec des élèves sortis de l’école de Montpellier) et en lien direct avec l’école nationale que dirige Gildas Milin. D’un côté, le CDN retrouverait ses liens avec la ville et de l’autre le domaine d’O serait utilisé de façon plus conséquente. Un tel projet, ambitieux, aurait redonné à Montpellier une place de choix dans l’échiquier théâtral. Seul un intendant de poids pouvait mener à bien un tel projet. La décision de la ministre, pour le moins autoritaire, est une erreur.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.