Beauté funèbre de « Madame se meurt ! »

L’acteur Marcel Bozonnet, le claveciniste Olivier Beaumont et la soprano Jeanne Zaepffel unissent leurs talents pour servir la grandeur de la langue et des chants du Grand Siècle dans un mouchoir de poche.

Scène de "Madame se meurt!" © Pascal Victor Scène de "Madame se meurt!" © Pascal Victor
En face de la caisse du Théâtre de poche à Montparnasse, le public prend place à gauche ou à droite sur des rangs de sièges séparés par une étroite allée centrale. C’est un lieu confiné, la scène à moins de dix mètres du dernier rang, est étroite sans être étriquée. En outre, le plafond bas accentue la concentration de l’air. Les voix comme les instruments n’ont besoin d’aucune amplification. C’est dans la lande étroite de l’allée centrale que se tient l’acteur Marcel Bozonnet frôlant le corps des spectateurs sans pour autant les regarder.

Seul est éclairé son visage, de façon ténue, douce, reléguant dans l’ombre son polo noir et moulant comme emprunté aux fantômes des défunts Frères Jacques et des cours d’antan d’expression corporelle. Aussi le spectateur peut-il s’aventurer dans les rides affectueuses du visage, retrouver le cours des textes proférés et cet appétit pour la langue du Grand Siècle dont Jean-Marie Villégier lui avait donné les clefs naguère et qui devait l’accompagner tout au long d’une vie par ailleurs ardemment vouée aux textes de notre temps.

Ainsi, mémorable souvenir, Klaus Michael Grüber devait le diriger dans Bérénice sur la scène de la Comédie Française dont il était alors un Sociétaire et dont il deviendrait l’Administrateur jusqu’à ce qu’un ministre de la Culture poltron ne cède aux intrigues maison et ne le congédie. Loin de se vautrer dans la stérilité du ressentiment, il profita de cette liberté retrouvée pour redevenir une éternellement jeune compagnie et s’engouffrer durablement dans la prose incroyablement soutenue de La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette avec le succès mérité que l’on sait. Tout cette histoire, on la lit sur son visage à portée de main et c’est dans son cher Grand Siècle qu’il nous entraîne à nouveau et en bonne compagnie.

Marcel Bozonnet a conçu le spectacle avec le claveciniste Olivier Beaumont et ils n’ont pas eu à chercher bien loin pour proposer à la jeune soprano Jeanne Zaepffel de les rejoindre. Au départ, l’envie de faire entendre la langue de l’oraison funèbre de Bossuet « prononcée à Saint-Denis le vingt et unième jour d’août 1670 », rendant hommage à la princesse Henriette Anne d’Angleterre, duchesse d’Orléans, première femme de Monsieur (Philippe d’Orléans), frère cadet du roi Louis XIV, disparue à l’âge de 26 ans dans des circonstances qui font toujours débat parmi les historiens. Un texte incandescent dont un passage est resté fameux : « ô nuit désastreuse ! Ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est morte ! »

L’appétit venant en mangeant, Bozonnet va y adjoindre d’autres textes signés par ces orfèvres de l’époque que sont Madame de La Fayette et Saint Simon. De même, Olivier Beaumont va puiser dans des compositeurs du Grand Siècle et que l’on jouait à la Cour : tels Henry Purcell, Jacques Champion de Chambonnières ou Michel Lambert, des œuvres pour clavecin ou pour soprano et clavecin.

Mais, plus encore, raffinant leur projet en le déployant, Bozonnet et Beaumont ont fait appel à un compositeur contemporain, Thierry Pécou, et ont puisé dans le journal d’Alix Cléo Roubaud, décédée, elle, à 31 ans. Plusieurs textes de cette photographe, épouse du poète Jacques Roubaud, sont ainsi mis en musique par le jeune compositeur et portés par Jeanne Zaepffel. Comme ces lignes écrites à Saint-Félix le 3-VIII-80 à une heure du matin : « Je vais mourir / Tu vas me perdre, mon amour. / Je n’ai jamais aimé que toi. / Je mérite la mort. / Je mérite la mort, stupide, inutile, amoureuse ». Pécou signe également un haletant Miserere à couper le souffle.

Le charme de Madame se meurt, présenté comme un spectacle musical, grandit dans ces entrelacs entre l’acteur, le claveciniste et la soprano à la robe rouge. C’est beau comme une feuille de l’automne finissant qui, en tombant d’un arbre, oscille, et, portée par une brise légère, chante sa chute, sa fin proche.

« Dégager l’âme des choses. Leur double intemporel. Ton autre visage, celui que tu ne vois pas, en deçà de ton œil, au-delà de ta vie : redoublement du regard amoureux né du regard amoureux : je t’aime jusque là », écrit Alix Cléo Roubaud dans son Journal le 6/7.I.80. Ainsi en est-il du visage de Bozonnet arpentant l’étroite et courte allée centrale. Ce visage-là, lui seul ne le voit pas.

Théâtre de poche, tous les lundis à 19h.

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