Disparition de Jacques Fornier

L’acteur, formateur, passeur et metteur en scène Jacques Fornier né en 1926 s’est éteint à Besançon ce 14 novembre. Le théâtre de Bourgogne luit doit d’être né, Jorge Lavelli et la compagnie Vincent-Jourdheuil d’avoir signé chez lui les spectacles qui les ont fait reconnaître. Des centaines d’acteurs lui sont gré de l’avoir fréquenté. Mort d’un homme bon.

L’une de ces dernières années, en octobre, on l’avait croisé à Pernand-Vergelesses, le jour de l’inauguration des Rencontres organisées chaque année dans la maison de Jacques Copeau, rencontres faisant dialoguer des figures et des légendes du théâtre avec des jeunes sortis des écoles de théâtre nationales. Fornier était là, le regard clair, vieil homme élégant heureux de saluer les amis, de discuter avec des inconnus. Un homme bon. Qui parmi ces jeunes personnes folles de théâtre comme il l’avait été à leur âge savait qui était ce monsieur ? Tous, probablement, ignoraient qu’en venant à Pernand-Vergelesses, Jacques Fornier revenait à ses sources. Car, après quelques errances, c’est là, à Pernand, dans la maison de Copeau que sa vie d’homme de théâtre avait commencé.

C’est en 1955, Jacques Fornier et trois camarades, arrivent à Pernand, frappent à la porte, c’est la jeune Catherine Dasté qui leur ouvre, la petite-fille du maître, mort, lui, six ans auparavant. Un jeune apprenti acteur s’invite lui aussi, c’est Roland Bertin. Et c’est la création de leur premier spectacle Conférence Molière le 3 décembre 1955. Un théâtre sans presque rien, dans la filiation de Copeau, une forme légère pouvant entrer dans tous les collèges et lycées de la région. C’est l’embryon du Théâtre de Bourgogne qui sera reconnu comme troupe permanente en1959 puis, treize ans plus deviendra Centre Dramatique National.

La troupe, installée à Beaune (la ville la plus proche de Pernand-Vergelesses), sillonne la région, multiplie les spectacles,, assure deux cents représentations par an. Fornier monte des classiques que souvent le public découvre, plus rarement des pièces contemporaines (comme Robert Pinget). C’est un metteur en scène solide nullement imbue de lui-même. L’âme de Fornier est peut être d’abord celle d’un formateur, d’un fédérateur. Il aura toujours été un homme soucieux d’aider son prochain. Il multiplie les stages, il invite aussi de jeunes talents en les coproduisant. C’est ainsi que le jeune Jorge Lavelli monte avec la troupe du Théâtre de Bourgogne Yvonne princesse de Bourgogne de Gombrowicz, spectacle qui ne passera pas inaperçu. Par plus que La Noce chez les petits bourgeois de Brecht que crée au Théâtre de Beaune la compagnie réunissant Jean-Pierre Vincent et Jean-Jourdheuil sous l’œil complice de Fornier.

En 1971, le ministère de la culture le nomme à la tête du Théâtre National de Strasbourg. C’est une très grosse institution, l’Alsace n’est pas la Bourgogne et surtout il n’y pas de troupe permanente à sa main. Fornier n’est pas à l’aise, il démissionne la seconde année et disparaît des radars français. Il est en Inde auprès de Sri Aurobindo, il le ressource, il ne reviendra plus jamais tout à fait de ce voyage, et d’autres en Asie côté bouddhisme, de cette quête où le corporel le dispute au spirituel. Quand il revient en France, on le nomme pour participer aux côtés de Jacques Vingler à la création et au développement du centre de rencontres à Besançon. Un intitulé suffisamment ouvert pour saisir les opportunités. Le curieux Fornier voit tous les spectacles des compagnie régionales amateures. C’est ainsi qu’il voit un spectacle , puis un autre du théâtre de la Roulotte, compagnie de théâtre amateure formée par le jeune Jean-Luc Lagarce et ses camarades. Au sortir d’un Beckett, un spectacle qu’il trouve magnifique mais qui peine à rencontrer le public, Fornier va voir l’équipe et dit : « il faut passer professionnels ». Et pour qu’il en soit ainsi, en 1980, il organise pour la Roulotte et quelques individus des stages de très haut niveau, balayant le champ et les approches du théâtre du Living à Brook, de l’Actor studio à l’école Lecoq, etc, tout cela assorti de gros trainings. Fornier continuera à veiller sur la Roulotte devenue professionnelle et lorsque la compagnie connaîtra des difficultés financières, il sera là. Combien de jeunes compagnies aujourd’hui, isolées, en manque de repaire et d’écoute, rêveraient de rencontrer un tel homme ?

Puis Fornier s éloignera de toute direction d‘établissement,, continuera à donner des stages basés sur la méthode Feldenkrais (visant à travers la respiration et le mouvement à donner conscience de son corps au comédien) tout en continuant, de-ci de-là, à être acteur. En 2007, au théâtre de Bourgogne alors dirigé par François Chattot, il participe à La confrérie des farceurs avec Jean-Louis Hourdin et Chattot, trois figures qui portent la Bourgogne en leur cœur. Depuis 2002, la seconde salle du CDN Théâtre Dijon Bourgogne porte le nom de Jacques Fornier. Il y venait parfois comme il venait au théâtre du Parvis et à Pernand-Vergelesses. Curieux de tout. Jusqu’au bout.

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