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Billet de blog 20 janv. 2022

Alexandra Badea : un théâtre de la réparation

Dans sa trilogie des « points de non retour», venue de Roumanie en 2003 et naturalisée dix ans plus tard, Alexandra Badea s’enfonce dans les méandres de trois points sombres de notre Histoire française. Il en résulte un théâtre bienveillant qui entend panser les plaies et réparer l’oubli. Trois spectacles créés un à un depuis 2018 au Théâtre de la Colline et réunis aujourd’hui.

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Scène de la trilogie , première partie © Pascal Gely

ll est rare, très rare, qu’un théâtre national présente d’un coup trois pièces d’un auteur contemporain, en l’occurrence d’une autrice. C’est ce qui se passe actuellement au Théâtre de la Colline que dirige Wajdi Mouawad, auteur et metteur en scène qui ne réserve donc pas ces beaux voyages au long cours à ses propres œuvres en offrant sa grande scène à Alexandra Badea, signe aussi de sa fidélité puisque les trois pièces réunies aujourd’hui sous le titre Points de non-retour, écrites et mises en scène par Badea elle-même, ont été crées, une à une, au fil de ces dernières années sur cette même scène.

Si les textes ont été peu ou pas remaniés pour la trilogie, le décor des trois spectacles a été unifié avec efficacité et finesse par la scénographe Velica Panduru (celle des trois spectacles) dans un ensemble de trois unités transparentes posées sur le plateau, chaque spectacle les reconfigurant. Autre facteur d’unité, outre les lumières de Sébastien Lemarchand et les créations sonores de Rémi Billardon, les trois spectacles sont joués par les mêmes acteurs, tous à louer  au demeurant: Amine Adjina, Madalina Constantin, Kader Lassina et Sophie Verbeeck (rejoints pour le premier spectacle par Stéphane Facco et pour le dernier par Véronique Sacri). Lorsque que l’on voit les trois parties de la trilogie dans la même journée, cela favorise un jeu d’histoires parallèles entres les rôles successifs que jouent telle actrice ou tel acteur et comment celui particulier de Nora (Sophie Verbeeck) qui se modifie au fil des trois spectacles où elle conserve sa fonction de cinéaste et documentariste radiophonique apparaissant comme une figure à la fois dérivée et complice de l’autrice. Cette dernière est présente en ouverture de chacun des trois spectacles. Assise à une petite table, elle s’adresse aux spectateurs via son ordinateur en tapant un texte en direct (affiché sur un grand écran) qui ne figure pas dans les textes édités.

« J’aimerais trouver les mots justes pour vous raconter cette histoire, mais je ne sais pas si je vais les trouver. Je les cherche depuis huit ans. Je les cherche depuis ce jour où j’ai demandé à l’administration un passeport et où on m’a dit cette phrase bizarre :« A partir de ce moment vous devez assumer l’Histoire de ce pays avec ses moments de gloire et ses coins d’ombre."La gloire je la connaissais très bien mais que faire de ces ombres ? Alors je suis descendue dans les couloirs de l’Histoire et depuis je reste là bloquée dans cet endroit. Et je voudrais sortir et m’en aller vers d’autres horizons plus sereins mais je n’arrive pas. Je reste là au milieu de ces guerres sans nom, ces massacres oubliées et ces listes des victimes. » Ce sont les mots qu’écrit Alexandra Badea sur son ordi (cela varie un peu chaque soir) avant de déplier Thyaroye.

Ce premier volet met en lumière l’une de ces pages sombres et même noires de notre Histoire. Mobilisés par l’armée française en 1939 , des jeunes soldats originaires de nos colonies africaines d’alors sont enrôlés, des tirailleurs pas forcément sénégalais. Beaucoup seront faits prisonniers, connaîtront les stalags, certains s’évaderont, quelques uns rejoindront la Résistance. La France libérée renvoie ses tirailleurs en Afrique et promet de verser leur solde sur place. Les voici dans la caserne de Thyaroye. Non seulement on ne leur paie pas leur solde, mais, sous prétexte d’une mutinerie, on les abat comme des bêtes. Cette épisode sur lesquels des historiens ont enquêté rappelle le massacre de près de deux cents tirailleurs africains en juin 40 par l’armée allemande près de Lyon à Chasselay. Ceux-là , tués par l’ennemi, ont eu droit à un tata, (enceinte de terre sacrée en wolof) qui se visite. Mais à Thiaroye ?

Badea creuse cette plaie via une fiction comme on dit documentée sans s’interdire des scènes fantasmés tout en jouant sur la temporalité Dans les années 70 , on suit les amours et les identités contrariées d’Amar et Nina. « Je ne sais pas qui je suis, d’où je viens » dit Amar. La mère Moldave de Nina vivait t avec avec un juif qui doit se cacher pendant l’Occupation et bientôt disparaît. Elle aime un allemand, Nina naît en 43. Le vent tourne dans les Balkans, l’allemand disparaît à son tour. De passage à Paris avec son équine sportive , Nina demande l’asile et change de nom. « J’ai rayé le nom allemand de ma carte et l’ai remplacé par le nom de mon père juif ». La trois pièces sont truffées d’histoires d’identité, de filiations qui se perdent dans les tourments de l’Histoire. « Ma vie  est trouée de points de suspension Nina » dit Amar. Quand il retrouvera la trace de son père, lui aussi changera de nom, abandonnant celui de ses parents adoptifs pour celui de son père.. En enquêtant sur le massacre de Thiaroye trente ans après les premières scènes où on rencontre Nora et Amar dans les années 70 , Nora se fait la porte-parole de Badea et l’histoire se ramifie à travers d’autres personnages. Dans cette pièces comme dans les deux autres, revient plusieurs fois le mot « réparation ». Et c’est peut-être cela« qu’écrit Alexandra Badea à travers sa trilogie : un théâtre de la )réparation .Mais les gens, les mémoires, les faits sont trop blessés pour être tout à fait réparés. Il y a effectivement à chaque fois un point de non-retour. Comme si la vérité des faits souvent impossible à rétablir et les ruses de la fiction, malgré leur alliance stratégique savaient leur entreprise nécessaire mais aussi aussi, pour partie, désespérée

Second volet de la trilogie © Pascal Gely

Le second volet tourne autour d’un fait plus connu : le massacre des Algériens à Paris venus manifester pacifiquement le 17 octobre 1961 et durement réprimée par la police parisienne répondant aux consignes de Maurice Papon ; arrestations en masse et regroupement au Palais des sports où le lendemain Ray Charles donnera comme prévu un concert, déportation dans les camps en Algérie , manifestants tabassés à mort et jetés dans la Seine. Tout cela est raconté, entre autres, dans le livre pionnier de Jean-Luc Einaudi qui traverse le spectacle dans les mains de Nora. Papon fera un procès à Einaudi lequel fera témoigner deux historiens travaillant aux archives de la ville de Paris qui apporteront les preuves que les Algériens noyés n’étaient pas quatre (chiffre officiel) mais près de deux cents. Il faudra attendre des années avant qu’une plaque ne soit opposée sur pont Saint Michel attestant de ces massacres, plaque qui joue un rôle important dans la pièce de Badea. Ce qui n’est pas dit, c’est que les deux historiens qui ont témoigné au procès seront ensuite placardisés jusqu’à leur retraite, une autre page honteuse de la République française (lire ici).

Alexandra Badea tapant son texte au début de chaque partie © Pascal Gelly

La troisième et dernier volet de la trilogie, Diagonale du vide, traite d’une affaire qui, dans un passé relativement récent , a suscité des grandes enquêtes dans la presse  et plusieurs ouvrages sur «Les enfants de la Creuse », des Réunionnais en bas âge arrachés à leurs parents démunis pour soi-disant leur bien-être et envoyés e métropole pour repeupler les campagnes. Michel Debré, ce grand amateur du théâtre d'Eugène Labiche soit dit en passant, était Premier ministre de la France en ce début des années 1960, il connaissait bien la Réunion il en avait été le député. Nora mène l’enquête à partir des récits de ces exilés involontaires. Ils ne sont plus des enfants depuis longtemps. Chacun a vécu et survécu différemment à cet arrachement premier. L’un des personnages les plus attachants, Eva (qui finira par s’évaporer ou se suicider si l’on veut), demande : « Qu’est-ce que tu cherches Nora ? ». «  Je ne sais pas, répond Nora. J’essaie de dire quelque chose que je peux pas dire autrement. Je le ressens, mais je ne sais pas ce que c’est. Je n’ai aucun accès à ce qui s’est pas dans mon enfance. Ni à celle de mon père, de ma grand-mère… Je tire des fils, mais je n’arrive nulle part et la même histoire se répète. C’est peut être pour ça que je suis là ». C’est peut être pour cela qu’Alexandra Badea a écrit cette trilogie.

Au début de La diagonale du vide, assise derrière sa petite table, tapant sur son ordinateur dont les mots s’affichent sur un grand écran derrière le décor, Badea s’adresser à la personne dont elle a retrouvée l’histoire « dans une boîte pleine de poussière, oubliée aux archives ». On se croirait dans un conte. Mais elle poursuit : « pendant longtemps j’ai essayé d’oublier ton histoire. J’avais peur de sombrer avec toi. J’avais peur de trahir. Cette histoire ne m’appartenait pas, mais est-ce qu’il y a des chose qui nous appartiennent vraiment en dehors de ce qu’on crée seuls dans nos têtes ». A qui s’adresse-t-elle ? Qui est ce « toi » ? « Je ne sais pas » dit Nora, écrit Badea.

Théâtre de la Colline, grand théâtre, jusqu’au 6 février. A 20h30 les mercredi Thiaroye, les jeudi Quais de Seine, les vendredi Diagonale du vide, intégrales les sam à 14H »et les dim à 12h.

Les pièces son publiées aux Éditions de l’Arche.

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