Les entêtantes mélodies du parlé-chanté de Trézène par Cécile Garcia Fogel

Il y a un quart de siècle, Cécile Garcia Fogel concevait et mettait en scène « Trézène mélodies », un spectacle musical parlé-chanté avec les alexandrins de la « Phèdre » de Racine. Elle y revient, dans une version à la fois plus resserrée et plus concentrée, en invitant, auprès de Racine, « Phèdre et autres poèmes » du poète grec Yannis Ritsos. Un nouvel enchantement.

Scène de "Trézènz mélodies © Simon Gosselin Scène de "Trézènz mélodies © Simon Gosselin

Il est des spectacles qui vous poursuivent longtemps. Au fil des années, le souvenir s’estompe ou plutôt se canalise autour d’un point, d’un moment, d’une impression précise mais cependant difficilement descriptible. Ici, une scène, tel geste d’un acteur, là, la voix d’une actrice, une atmosphère presque tactile, ou encore un temps propre à la représentation, une nébuleuse sensible. De Trézène mélodies, longtemps je me suis souvenu de la mélodie ou plutôt du mode mélodique qui écrivait la partition du spectacle entre le parler et le chant, cette façon inoubliable des actrices de parler-chanter les alexandrins de la Phèdre de Racine. Des jours durant, je me souviens m’être surpris à marcher dans les rues de Paris avec aux lèvres cette mélodie comme levée des origines de la poésie, comme si la musique portait les mots jusqu’à ma bouche, déposant leur plainte au bord de mes lèvres.

C’était en juin 1996 au Jeune Théâtre National, dans une petit rue du Marais, que j’avais vu ce spectacle à peine naissant, cet enchantement. Les élèves sortis du Conservatoire national supérieur d’Art dramatique pouvaient venir y réaliser des « maquettes ». Et c’est ce qu’avait fait Cécile Garcia Fogel (sortie du Conservatoire en 1992) en ayant l’envie de poser – à peine, juste ce qu’il faut – de la musique sur les vers de Phèdre. Une musique qu’elle avait composée elle-même à l’oreille en se souvenant des chansons populaires, de mélodies espagnoles (origines familiales), de comptines enfantines. Une guitare et une contrebasse accompagnaient les actrices (il me semble qu’il n’y avait que des actrices). Quelques mois plus tard, Trézène mélodies allait être créé au Théâtre de la Bastille. Le spectacle fut remarqué, apprécié, primé.

Le temps a passé, les grands rôles (dont celui de Phèdre) se sont succédé pour Cécile Garcia Fogel auprès de metteurs en scène conséquents, de Jean-Pierre Vincent qui avait été son professeur au Conservatoire à Christophe Rauck qu’elle accompagna à Lille lorsqu’il dirigea, jusqu’à ces derniers mois, le Théâtre du Nord avant d’être nommé au Théâtre de Nanterre-Amandiers.

Depuis longtemps, Cécile Garcia Fogel souhaitait revenir à Trézène mélodies qui avait élargi la connaissance que l’on avait de son talent de comédienne et de metteure en scène. Entretemps, la Grèce lui est devenue proche. Elle y séjourne souvent, sans doute est-elle allée à Trézène, dans le Péloponnèse, elle a beaucoup lu les écrivains dramaturges et poètes grecs, dont Yannis Ritsos. Vingt-cinq ans après, elle revient à Trézène en chantonnant, toujours avec la Phèdre de Racine mais cette fois c’est la Phèdre de Ritsos qui lui en ouvre le chemin.

Cette nouvelle version de Trézène mélodies renoue avec sa mélodie d’hier jamais oubliée, mais c’est un autre spectacle à la fois plus ouvert (sur la Grèce) et plus resserré (dans sa dramaturgie) : les six actrices ne sont plus que deux, Cécile Garcia Fogel et Mélanie Menu, toutes deux actrices et chanteuses, admirablement complémentaires et complices. Seul un guitariste (et chanteur) les accompagne (Ivan Quintero) dans un décor (sept chaises, des seaux de sable noir, une grosse corde enroulée) signé Caroline Mexme qui signe également les costumes, l’ensemble étant subtilement éclairé par Olivier Oudiou.

Scène de "Trézènz mélodies" © Simon Gosselin Scène de "Trézènz mélodies" © Simon Gosselin

Dans ce simple dispositif, tout n’est que plus mis à nu, comme on le dit d’un cœur, et donc dénué d’artifice. La notion même de personnage s’estompe en passant d’une bouche à l’autre, l’intensité des vers de Racine nous vient escortée par la légèreté concrète de Ritsos où affleure l’humour. Précédé par Ritsos, Hippolyte peut entrer en scène et s’adresser à Théramène, la balade dans la pièce de Racine peut commencer. La tragédie, c’est l’histoire des larmes, disait Antoine Vitez (titre d’un de ses recueils de poèmes), grand ami de Ritsos. La tragédie est ici l’écrin d’un chant d’amour, d’un impossible amour. Cécile Garcia Fogel emprunte à Ritsos une histoire de bracelets tirée d’un autre poème, Ismène, extrait du recueil Le mur dans le miroir et autres poèmes.

Arrive le moment où, croyant Thésée mort, Phèdre confesse à Hippolyte l’amour qu’elle lui porte. Tout se renverse. « Le jour durant j’attends la nuit, j’attends que mes ombres se fondent dans l’obscurité pour que je puisse tenir moins de place, me renfermer dans mon noyau, n’être plus qu’un grain de blé dans la terre », parle-chante alors la Phèdre de Ritsos avant qu’Œnone parle-chante les alexandrins raciniens : «  Il faut d’un vain amour étouffer la pensée : Madame rappeler votre vertu passée/ Le roi qu’on a cru mort va paraître à vos yeux/ Thésée est arrivé, Thésée est en ces lieux ». Quand s’achève le récit de Théramène (« Par un triste regard elle accuse les dieux/ Et froide gémissante et presque inanimée/ Aux pieds de son amant elle tombe pâmée »), Ritsos poursuit « la nuit s’étend comme un suicide universel, livrant les corps nus dans une immense morgue de marbre ». Phèdre s’avance seule sans avoir « besoin de masque puisque personne ne peut me voir » (Ritsos) et revenant à Racine meurt dans un dernier chant « Et la mort à mes yeux dérobant la clarté/ Rend au jour, qu’ils souillaient, toute sa pureté ». La mort, l’amour et la poésie scellent leur destin qui est comme un chant sacré.

Le spectacle est achevée. Vous applaudissez, vous n’êtes qu’une poignée de professionnels de la profession, Covid oblige, vous l’aviez, une heure durant, oublié. Alors vous vous levez, vous ne dites rien, vous sortez, vous marchez dans les rues, vous parlez-chantez. Le chant-rengaine de Trézène mélodies vous accompagne bien au-delà des portes du théâtre.

Spectacle vu au Théâtre du Nord début avril lors d’une des deux représentations données devant un public restreint de professionnels et journalistes. Trézène mélodies devait être créé au Théâtre 14 du 9 au 13 mars puis venir au Théâtre du Nord, parcourir la région Hauts de France courant avril et être le 25 avril au musée Würth Erstein. Toutes ces représentations publiques sont annulées.

Le spectacle tournera la saison prochaine : au Théâtre de Nanterre-Amandiers, du 8 au 20 nov (représentations hors les murs), à Port-au-Prince (Haïti) du 22 au 27 nov, au CDN de Nice les 10 et 11 déc, puis en 2022 au musée Würth Erstein le 23 janv, au Théâtre 14, deux semaines à partir du 18 avril, au Théâtre du Pilier (Belfort) le 20 mai.

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