Marie Rémond, la sœur cachée de Jane Bowles

En portant au théâtre avec Thomas Quillardet une nouvelle de Jane Bowles, écrivaine aux textes rares, et en évitant tous les pièges de l’adaptation, Marie Rémond dans "Cataract Valley" offre un moment rare de théâtre où, aux côtés des acteurs, la nuit, la forêt et les chutes d’eau sont comme des personnages.

Scène de "Cataract valley" © Simon Gosselin Scène de "Cataract valley" © Simon Gosselin
« Cataracte. n.f. (du gr. Kataraklès, rupture). Chute d’un fleuve ou d’une rivière qui se précipite d’une grande hauteur. » Ma vieille édition du Nouveau petit Larousse illustré donne une autre définition du même mot : « opacité du cristallin ou de ses membres qui produit une cécité complète ou partielle. ». Camp Cataract, la nouvelle écrite en anglais par Jane Bowles tient des deux sens. Il y est question de chute (eau et corps) et d’opacité (nuit et sentiments).

Le domaine des chutes

Camp Cataract a été publié en traduction française par Claude Thomas dans le recueil Plaisirs paisibles (Christian Bourgois, 10/18, 1986), qui est également le titre de la première nouvelle de cette écrivaine rare, Jane Bowles, compagne de l’écrivain Paul Bowles.

Plusieurs nouvelles du recueil tissent une dramaturgie entre des lieux : l’immeuble où habitent Mrs Perry et M. Drake qui jusqu’à présent se contentaient de se saluer, un sac de pommes de terre les rapprochent et le restaurant où M. Drake invite Mrs Perry qui n’est pas de première jeunesse comme les sœurs de Camp Cataract ou celles de Querelle de sœurs, une nouvelle entièrement dialoguée entre deux marionnettes autour de deux verres verre de lait. Dans Un bâton de sucre d’orge vert, la nouvelle qui clôt le recueil, on est dans le monde de l’enfance entre une carrière d’argile avec un puits de glaise, domaine de la petite Mary, et une maison en haut de la colline où habite un petit garçon qui vient troubler son monde réinventé, tout comme la mère du petit garçon qui lui parle comme si elles avaient le même âge. Chez Jane Bowles, les adultes restent branchés sur l’enfance. Et, dans ses nouvelles, les lieux sont comme des personnages, des générateurs de sensations, des miroirs aussi bien.

Dans Camp cataract, tout se noue entre l’appartement en ville où habitent les trois sœurs, Harriet, Sadie, Evy et le mari de cette dernière et, loin de la ville, en pleine nature, « le domaine des chutes ». « Bien qu’elle [Sadie] fût chargée de la totalité du ménage et de tout ce qui touchait à l’appartement, la vie des autres gardait pour elle tout son mystère, écrit Jane Bowles. Il lui était impossible de s’avouait qu’elle vivait dans la crainte constante de voir Harriet s’en aller. Elle se contentait de ruminer les risques et dangers venant de l’extérieur, car, depuis l’origine de sa vie consciente, cette peur avait dominé son âme et constitué son émotion la plus forte. »

Malade nerveusement et atteinte de pleurésie, Harriet, comme l’année précédente a quitté la maison familiale pour séjourner à Camp Cataract loin de ses sœurs et sans qu’elles viennent lui rendre visite, ainsi que l’a prescrit le médecin.

« Bizarre mélange de terreur et d’anticipation »

Sadie écrit, une fois encore, une longue lettre à sa sœur Harriet. « Sadie vivait dans l’attente, bizarre mélange de terreur et d’anticipation joyeuse qui s’accroissait progressivement. Elle en perdait l’appétit et, chaque jour, les tâches ménagères lui semblaient plus ardues. » Ce qu’elle attend, ce n’est pas une lettre de sa sœur, mais la décision qui en elle va s’imposer : aller voir sa sœur Harriet sans la prévenir de sa venue, voir ces chutes d’eau dont elle parle si souvent dans ses lettres sans les avoir jamais vues. La nouvelle de Jane Bowles commence dans le bungalow d’Harriet à Camp Cataract, un lieu à l’écart, au milieu des arbres qui est pour elles une sorte de « cabane dans les bois » de l’enfance. Elle lit la lettre de sa sœur Sadie et la lit à haute voix à celle qui entre, Beryl, une femme qui s’occupe des chambres et des repas.

La nouvelle compte une soixantaine de pages, les deux tiers se déroulent au Camp Cataract et on y reste à demeure après ces mots : « Quand Sadie arriva à Camp Cataract, il pleuvait à verse. » C’est peut-être à partir de cette phrase et de ce qu’elle charrie de fureur sonore que s’est construit le projet de Marie Rémond. Pluie soutenue et énorme grondement de la cataracte constituent la base sensitive de l’adaptation théâtrale magistrale que signent Marie Rémond et Thomas Quillardet sous le titre Cataract valley. Dans une infidélité apparente mais une fidélité profonde.

La facilité aurait été de faire usage d’une voix off qui aurait porté la prose nouée et nuancée de Jane Bowles. Rémond & Quillardet s’y refusent, sauf à de rares et brefs moments. Ils décentrent la nouvelle dans l’espace envahissant de la nature sauvage de Camp Cataract, de la pluie forte, des chutes encore plus fortes. C’est par cela que commence le spectacle, dans ce déferlement sonore et nocturne, comme si tout émanait de la nuit. Scène augurale, saisissante, irréelle, non une cataracte de théâtre reconstituée avec rochers et mousses mais un signe visuel et sonore au bord de l’hallucination. En cela leur geste rejoint l’écriture de Jane Bowles qui tourne autour d’un centre absent, ou d’une pensée jamais formulée. Un faisceau de suggestions porté par la scénographie (Mathieu Lorry-Du puy), les éclairages (Michel Le Borgne), le son (Aline Loustalot) et bien sûr les acteurs (Caroline Arrouas, Caroline Darchen, Laurent Ménoret et Marie Rémond).

Des ombres protectrices

Il y a là un théâtre du suggéré, du peu dit - « on est sur la corde raide, entre le danger d’en dire trop et pas assez », résume Marie Rémond -, une rareté dans un monde du théâtre trop souvent bavard, explicatif, surchargé de signes et de clins d’œil.

Ainsi apparaît, peut-être encore plus intensément qu’à la lecture, combien ces deux sœurs, ces deux femmes sont liées, se ressemblent comme deux images inversées, s’opposent pour mieux s’étreindre et se séparer. Marie Rémond interprète le rôle d’Harriet avec un bandeau dans les cheveux où elle a glissé deux plumes, un bandeau noire qui n’est pas sans rappeler le bandeau blanc du tennisman lors de son première spectacle André, inspiré des mémoires d’André Agassi (lire ici). Son Harriet est une femme nerveuse, inquiète, agitée, à la fois organisée et incapable de mettre de l’ordre. Tout à l’inverse de sa sœur Sadie, personnage que l’actrice Caroline Arrouas pousse très loin dans la pétrification troublée tout intérieure, le corps constamment caché sous des bas épais et un imperméable, son visage peuplé de visions. Tout cela donnant au moindre geste une portée extrême ; telle cette main du vendeur de souvenirs déguisé en indien que l’on a oublié de maquiller, cette main qu’elle va saisir une fois puis une autre fois et…

A la fin du spectacle, pour la première et la dernière fois, sont projetés les mots d’une phrase de Jane Bowles, la dernière de la nouvelle où tout est dit sans être dit , tout comme il en fut ainsi tout au long de Camp Cataract. Comme si Jane remerciait Marie et inversement.

Le spectacle se donne dans la petite salle des ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon, une salle trop peu utilisée. Y rôdent encore les ombres protectrices de Claude Régy et de Jean-Marie Patte, Marie Rémond et Thomas Quillardet y sont en bonne compagnie. Et en sont dignes.

Cataract valley d’après Camp Cataract de Jane Bowles, un projet de Marie Rémond, Théâtre de l’Odéon, petite salle des ateliers Berthier, jusqu’au 15 juin.

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