De « Colosse » par le groupe 46 du TNS aux occupations colossales

Entrés à l’école du TNS en 2019, les 25 élèves du groupe 46 en sortiront en 2022. Ce groupe aura donc connu le Covid et la fermeture des théâtres mais non de leur école. Avec d’autres élèves, ils occupent le théâtre depuis plus de deux mois, font des actions, de l’agit’prop en ville, et, au sein de l’école, viennent de créer « Colosse ». Partout, l’occupation des théâtres continue, colossale.

Scène de "Colosse" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Colosse" © Jean-Louis Fernandez

Le 31 juillet 2020, Marion Stenton (élève, section dramaturgie, du grpupe 46) envoyait une lettre à la « chère équipe », soit les élèves de sa promotion, qui doit alors participer à l’aventure de Colosse. Une pièce dont elle vient de finir une première version, à partir d’entretiens menés par Antoine Hespel (élève metteur en scène du même groupe) auprès de Strasbourgeois, et de la rencontre de Marion avec un voisin d’immeuble qui tiendra lieu de déclic. « C’est dans l’euphorie de cette rencontre que l’idée de cet homme qui change d’identité et disparaît dans la ville (…) est née ». Cinq personnages vont parcourir la ville à sa recherche. Ils portent des noms, volontairement non normés : Isah, Oran, Rod, Yon, Leib. Un policier part, lui aussi, à la recherche du disparu, il s’appelle De Angelo et c’est le metteur en scène du spectacle Antoine Hespel qui tient ce rôle. Ce dernier dit avoir voulu « composer un spectacle qui soit à l’écoute de la ville et de ses mouvements. Qui la fasse passer à travers nos filtres, nos corps, nos voix pour transmettre les vibrations qui en résultent ». Composer plus que mettre en scène, à travers une structure ouverte, pleines de sentiers qui bifurquent. Passionnant.

« Les murs, renversés, deviennent des ponts »

Et puis le confinement est arrivé à l’automne. Avant l’arrivée du printemps est advenue l’occupation de l’Odéon et sa cohorte de revendications (prolongation de l’année blanche, abandon de la réforme de l’assurance chômage, etc.). Quelques jours plus tard, le TNS comme la Colline sont occupés (lire ici) et bientôt jusqu’à une centaine de lieux. Jour et nuit. Pour le groupe 46, des heures aussi riches qu’inoubliables de prise de conscience, de formation accélérée, de rencontres, de passions, de lectures, d’inventions de mini-spectacles donnés dans la ville de Strasbourg revivifiant la veine de l’agit’prop, d’écriture de textes personnels au nom de tous (lire ici), de prises de parole régulières sur le parvis du Théâtre national de Strasbourg, à 13h. Le tout sous le regard nullement hostile de la direction de l’école et du théâtre.

C’était toujours le cas ces jours derniers. Devant les portes donnant accès à la grande salle du TNS, ces mots affichés en guise d’accueil : « culture en danger, jeunesse sacrifiée ». Là, en haut des marches, se succèdent des prises de paroles (lectures de textes écrits par les occupant.e.s) chacune entrecoupée d’une danse saccadée, rythmée par un tambour, chaque élève ou presque, torses nus, et sur leur dos ces mots : « Et après ? », « Merci, mais c’est pas assez », « Essentielle ou pas ? », « Entendez-nous », « Le vent se lève il faut tenter de vivre », « Les murs renversés deviennent des ponts ».

La veille, plusieurs d’entre eux étaient sur l’une des scènes du TNS pour la création de Colosse présentée devant le personnel de l’école et du théâtre ainsi que quelques personnes extérieures de la profession. Un spectacle sur la perte, la disparition mais aussi sur la force d’un groupe. Une histoire fictive, d’une recherche et d’une quête, comme une métaphore en creux, ou un miroir en miettes de leur histoire. Plusieurs lettres traversent Colosse. Des lettres trouvées dans la chambre du disparu. Ils en cherchent les destinataires à travers la ville, croisant d’autres histoires où ils se perdent comme dans un labyrinthe pour, in fine, trouver un chemin. L’une de ces lettres se termine ainsi : « Quand tout sera fini, on me retrouvera mordu, peut-être piétiné, emporté par l’assaut, pris dans le mur, et tu n’auras pas honte, non tu seras fière, tu porteras haut mon corps agrandi, et mon œil rouge qui verra encore, à la dernière seconde tu diras mon nom, tu pourras dire mon nom, l’écrire même, l’écrire et garder l’inscription de ceux qui voudront la détruire et je marcherai sur la terre comme un seul corps, vous me porterez, vous me porterez longtemps. »

Parallèlement à ce travail, l’occupation continuait. Dans un long texte titré Témoignage datant du 13 avril dernier, Marion Stenton, autrice du texte de Colosse, écrit : « Bien sûr, l’art ne disparaîtra pas. On sait bien qu’il a toujours survécu, dans les pires conditions, il y a toujours eu de la musique, du chant, de la danse. je n’en doute pas. Mais les musiciens, les musiciennes ? les chanteurs, les chanteuses ? les danseurs, les danseuses ? Oui, l’art existera, mais l’artiste, il sera quoi ? il mangera comment ? il mangera quoi ? il vivra où ? avec quoi ? et quand il sera usé jusqu’à la corde, quand il se sera vidé de ses forces, quand il ne restera que la force de se lever le matin et de se recoucher le soir, comment est-ce qu’elles seront, ses œuvres ? elles se nourriront de quoi ? Elles seront belles, les œuvres de la misère ? peut-être que oui. ou peut-être simplement qu’elles vont mourir lentement, qu’on s’habituera à trouver l’art ailleurs, qu’on s’habituera à trouver l’art seulement dans nos écrans. Bien sûr qu’il y aura toujours de quoi trouver de l’art ailleurs. Je ne doute pas en la capacité de l’être humain à faire avec rien, à mettre son imagination partout. Ce dont j’ai peur, c’est la possibilité que le métier [n’]existe [plus]. Qu’on [ne] puisse [plus] en vivre, en faire sa vie, même. C’est cela notre lutte. Si je ne prétends pas pouvoir intéresser les gens aux formes du spectacle vivant, mais peut-être aux vies humaines qui vont être sacrifiées. l’art va continuer, mais est-ce qu’on pourra « tout donner à son art » ? C’est une phrase que nous a cité[e] notre directeur [Stanislas Nordey] en arrivant : « celui qui n’a pas tout donné à son art n’a rien donné », c’est une phrase qui moi, m’a gonflé le cœur, me donne le vertige de joie, une phrase que j’attendais tellement d’entendre de la part d’un autre artiste – on a tous été considérés, en entrant dans cette école, comme des individus et des artistes, en devenir peut-être, mais artistes quand même. Est-ce qu’on peut encore croire à ça ? »

« Prenons soin de notre radicalité »

Et plus loin : « Je jurais de travailler dans un théâtre quel qu’y soit mon poste quand j’avais treize ans dans la banlieue toulousaine. Comme plein d’autres ici. Et qu’est-ce qui va nous arriver ? On va sortir de l’école, pour laquelle on a tous et toutes fait des années et des années d’études, fait des choix, des sacrifices, hypothéqué parfois des relations, quitté des amis, quitté même des pays. Pour qu’il se passe quoi ? Qu’on nous dise : marche ou crève, avoir une place dans l’art, ça a toujours été difficile. Mais là, ce qui va se passer pour nous et beaucoup d’autres, c’est qu’on va sortir d’école, et comme pour la plupart, on ne survivra pas de nos seuls cachets, comme pour la plupart, il sera impossible d’atteindre le seuil d’heures de l’intermittence avec un pareil embouteillage de spectacles, et le fossé va se creuser, entre ceux qui survivront aidés peut-être par leurs parents, puis les autres, qui vont passer d’un petit boulot à un autre en jouant à côté. Et je hurle de terreur. »

Et pour finir :

« Nous avons des revendications, et nous nous chargerons d’inventer les modalités de notre théâtre quand on nous rendra notre place. Nous ne leur sommes redevables en rien. Refusons toute proposition du « moindre mal ». Prenons soin de notre radicalité, de la radicalité de nos demandes.

Ne laissons pas mourir notre lutte, ne les laissons pas démolir la solidarité dans leur politique du « moindre mal ». Nos objectifs ultimes sont solidaires. Dans cette lutte, je crois profondément qu’il y a plus de choses à gagner qu’à perdre. On va continuer, avec la peur, avec la colère, et avec l’espoir, la foi. Une foi en un monde qu’on peut changer. Si l’on avait pas la croyance, même irrationnelle, même irraisonnée, que notre mouvement pouvait faire changer les choses, on ne serait pas là. On est un mouvement de jeunesse. Et notre identité, c’est la rage, la fougue, les tripes. »

En écho à ces propos, Stanislas Nordey, le directeur du TNS, écrivait : « Le cri qui monte aujourd’hui un peu partout en France à travers l’occupation d’un certain nombre de structures culturelles est révélateur d’une situation de détresse plus profonde liée à la fois à une situation sanitaire générale inquiétante, mais également à une absence totale de perspective pour l’ensemble de la profession, et en premier lieu pour les plus fragiles et les plus précaires d’entre nous. (…) Dans la situation actuelle, il faut bien comprendre que cette jeunesse est face à un mur infranchissable, les premiers contacts fondent tout de suite un chemin, il y a un vrai risque de génération sacrifiée (et je dose bien le mot en l’employant). » On retrouve cette tonalité solidaire chez d’autres (peu, à vrai dire) directeurs et directrices de CDN qui se souviennent avoir commencé petite compagnie. C’est, par exemple, le cas de Nasser Djemaï, le nouveau directeur du Théâtre des quartiers d’Ivry : « Ils ont décidé d’occuper le CDN - Théâtre des Quartiers d’Ivry de jour comme de nuit, pour se faire entendre et se faire l’écho de toute une génération qui nous met aujourd’hui face à nos responsabilités. Leur mobilisation au sein de notre théâtre est une irruption de leur réalité, une convocation au dialogue et un appel à créer du sens. » A Bordeaux, un jour les occupant.e.s du TNBA, bien accueillis, ont organisé une partie de pétanque sur le thème : « T’as les boules ? Nous aussi ».

Loccupation continue après le 19 mai

Et puis est arrivée l’annonce de l’ouverture des théâtres le 19 mai avec 35 % de public. La plupart des théâtres privées ont décliné, faute de jauge suffisante, préférant attendre les jauges plus élevées (65 %) à partir du 9 juin et des horaires plus tardifs. Nombre de théâtres subventionnés, faute de spectacles sous le coude, ont différé leur ouverture. Rares sont ceux, comme le Théâtre 14 à Paris, qui ont pu, autant que voulu, ouvrir. Quatre artistes à la tête de grands établissements subventionnés (à Paris l’Odéon, le Théâtre de Nice, la Criée à Marseille et l’Opéra de Lyon), dans un communiqué commun, ont demandé la fin des occupations (à commencer par celle de leur établissement) pour que le public puisse revenir y voir des spectacles, plaçant les occupant.e.s au pied du mur. La ministre de la Culture qui avait jugé « inutile » et « dangereuse » l’occupation des théâtres, n’avait pas été écoutée. Elle vient de déclarer que ces occupations doivent « cesser ». Elle n’est pas davantage écoutée : partout en France, sauf rares exceptions, les théâtres restent occupés. Face à l’occupation maintenue, le directeur de l’Odéon avec « une tristesse immense » vient d’annuler les représentations de La Ménagerie de verre (reprise d‘un spectacle de la saison dernière à la carrière écourtée par le virus) qui devaient assurer la réouverture dès hier.

L’occupation continue également à la Criée (Marseille) non sans frictions avec la direction, elle continue au Théâtre national de la Colline (Paris) là, avec compréhension. Et ainsi de suite ailleurs. « Tant que toutes nos revendications ne seront pas satisfaites nous ne partirons pas », ont déclaré hier les occupant.e.s de la Colline, ajoutant que leur décision n’avait « rien de joyeux ». Situation bloquée, donc. Ce ne sont pas les sourires devant les caméras et les pirouettes de la ministre qui risquent de débloquer la situation. Le retrait par le gouvernement du projet de réforme de l’assurance chômage et la prolongation de l’année blanche jusqu’à l’été 22 auraient pu ouvrir quelques vannes. Il n’en a rien été. Les occupations, en perdurant, en se creusant, ont élargi les visées des occupant.e.s bien au-delà des métiers du spectacle. C’est flagrant au sein du groupe 46. Ils sont jeunes et ont fait leur la fameuse phrase de Paul Nizan au début d’Aden-Arabie (« j’avais vingt ans et je ne laisserai dire à personne que c’est le plus bel âge de la vie »). Cette occupation les grandit. Par ailleurs, comme tout mouvement d’occupation, celui des théâtres risque l’essoufflement ou, pire, de voir sa popularité d’atténuer jusqu’à engendrer ici et là une certaine lassitude ou pire encore. Car, si le théâtre et ses artisans sont en manque du contact électrique avec les spectateurs, ces derniers, eux, sont en manque de théâtre, de voix, de corps, de lumières et d’obscurité, de souvenirs inoubliables.

Au Théâtre National de Strasbourg l’occupation continue, le dialogue des occupant.e.s avec Nordey et son équipe tout autant. Amical et constructif. Complice même. L’ouverture du théâtre doit se faire au dernier jour du mois de mai avec Mithridate de Racine dans une mise en scène d’Eric Vigner, ancien directeur du CDN de Lorient. Avec, parmi les acteurs, Thomas Joly, le directeur du Quai à Angers (lui aussi occupé), et Stanislas Nordey lui-même, directeur du TNS et de l’école qui y est attachée, dont les élèves du groupe 46 (jeu, mise en scène, dramaturgie, scénographie, costumes, régie) ont inventé et créé de bout en bout Colosse. Derniers mots de cette pièce gigogne : « Je crois oui que je suis condamné maintenant à vivre je continuerai je n’ai pas appris autrement j’ouvrirai une boutique la porte sera ouverte il y aura des gens pour entrer tous les jours des gens peut-être meilleurs qu’ici j’irai ailleurs le sud peut-être ou paris un autre pays ou ici rester ici rester ici habiter ici encore ici une autre rue rester ici la ville après tout est belle. »

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