Et si on écoutait une musique-fiction ?

Dernier rejeton en date de l’Ircam, une hybride party : les musiques-fictions. Un frottement entre textes de fictions, compositions et mises en scène sonore. Dernière rejeton de ce rejeton, un texte de Marie NDiaye adapté par David Lescot, une composition de Gérard Pesson et une interprétation de Jeanne Balibar. Fermez les yeux et écoutez...

A deux pas des verrières du Centre Pompidou se dresse un immeuble au look plus opaque où l’on entre par une petite porte : l’Ircam, l’Institut de recherches et coordination acoustique/ musique. Le nom est barbare, les couloirs austères abritent des enfilades de studios sans fenêtre, mais c’est là une ruche créative que nous envie le monde entier. Fondé par Pierre Boulez, l’Ircam est aujourd’hui dirigé par Frank Madlener entouré de cent soixante collaborateurs. Parmi eux, Emmanuelle Zoll qui dirige la jeune collection de « musique-fictions » dont elle a eu l’initiative.

L’idée est de réunir à chaque fois un texte existant d’un écrivain contemporain et de le mettre entre les mains d’un compositeur sous l’œil complice d’un metteur en scène. Tout a commencé avec Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal dont Emmanuelle Zoll a fait l’adaptation. « La musique n’illustre pas le texte, mais constitue un véritable ‘second texte’ qui vient contrepointer le premier, et ne livre son détail qu’à une écoute très attentive ou lors d’une seconde écoute » note le compositeur Daniele Ghisi qui a travaillé avec le metteur Jacques Vincey. Ce dernier a réuni six acteurs et non des moindres comme Nicolas Bouchaud, François Chattot, Marie-Sophie Ferdane ou Alain Fromanger mais aussi Julie Moulier et Anthony Jeanne qui ont amplifié par la voix le souffle souvent épique de Kerangal tout en habitant les propositions et pistes du compositeur. La romancière est venue plusieurs fois suivre ce travail fondateur, aujourd’hui développé en quatre épisodes de 20 minutes.

Pour la second opus de cette collection « musique-fiction », le metteur en scène Daniel Jeanneteau (ce n’est pas la première fois qu’il travaille avec l’Ircam) et le compositeur Aurélien Dumont se sont réunis autour du texte L’autre fille d’Annie Ernaux, adapté par Jeanneteau. « La musique est une voix à la fois indépendante et en prolongement du texte, notamment en questionnant d’un point de vue sonore le thème de l’absence » dit le compositeur, l’absence étant le thème central du texte : Annie Ernaux s’adresse à sa sœur aînée décédée avant sa naissance. Le texte est dit par Annie Ernaux elle-même ,« c’est un peu comme si elle-même était témoin de son écriture, de son besoin d’interroger par l’écrit la présence en elle de cette sœur jamais connue » note Jeanneteau.

Ce qui ajoute au vertige de ces oeuvres hybrides, c’est leur mode de diffusion à travers une dramaturgie sonore de l’espace. Les ingénieux ingénieurs de l’Ircam proposent trois possibilités. La plus ample, la plus noble et la plus percutante, c’est un « grand dôme ambisonique » qui peut être installé sur un plateau de théâtre disposant des 12 mètres de diamètre nécessaire pour accrocher 36 haut-parleurs, ce qui demande un temps long de montage. Ce fut le cas l’an dernier, entre deux confinements, sur le plateau du T2G , le grand dôme pouvant réunir à chaque séance 45 auditeurs. La seconde possibilité, plus souple, plus légère est un dôme ambisonique autonome et autoporté pouvant s’installer un peu partout et cela pour 25 auditeurs. Enfin, la troisième possibilité est une écoute au « casque binaural » dans des petits espaces, lors de séances collectives pour une vingtaine de casques.

Depuis, la collection s’est enrichie de nouveaux trios ( texte/composition/mise en scène sonore ): Bacchantes de Céline Milard/Olivier Pasquet/Thierry Bédard, Nostalgie 2175 d’Anja Hilling/ Nuria Giménez-Comas/Anne Monfort, La compagnie des spectres de Lydie Salvayre/Florence Bachelot/ Anne-Laure Liégeois.

Dernière en date, la musique-fiction N°6 réunit Un pas de chat sauvage de Marie NDiaye adapté par le metteur en scène David Lescot, le compositeur Gérard Pesson, et la seule voix de Jeanne Balibar. Cette musique-fction sera créée ces jours-ci dans le cadre de Manifeste, le festival de l’Ircam au Centre Pompidou.

Le texte de Marie Ndiaye était une commande du musée d’Orsay pour son exposition « Le modèle noir » il y a trois ans. Il met en scène une narratrice qui effectue des recherches sur Marie Martinez, dite la Malibran noire, photographiée par Nadar. Des recherches troublées, inquiétées par une chanteuse Marie Sach. La narratrice finir par aller la voir chanter, une fois, deux fois, trois fois. « Un chant très doux s’éleva d’entre ses lèvres à peine ouvertes, dont je ne compris pas les paroles ni ne pus identifier la langue. Elle grattait les cordes d’une petite guitare ». La narratrice dit fermer les yeux entendant cette voix et c’est exactement ce qui nous arrive quand on entend la musicalité de la voix de Jeanne Balibar qui porte ce texte, sautant de mystère et mystère tout en s’enroulant voluptueusement ou ironiquement dans la musique.

Gérard Pesson avait séjourné à la Villa Médicis en même temps de Marie Ndiaye. Il étaient fait pour se retrouver. « C’est la première fois, je crois que Marie Ndiaye met une musicienne au centre d’un de ses livres. Et peut-être aussi la première fois que la narratrice du vouloir devenir une femme noire. (…) Ce texte m’a envoûte, et plus encore quand Jeanne Balibar en a donné une interprétation musicale si frappante qu’elle ne peut pas être au centre de ma musique, puisqu’elle est la musique elle-même ». Un accord parfait.

Les 25, 26 et 27 juin au centre Pompidou : Naissance d’un pont V 21h, S 17h, D 14h30 ; La compagnie des spectres V 18h, S 14h et 19h30, D 11h30 ; Un pas de chat sauvage V 19h30, S 15h30 et 21h, D 13h. Puis la saison prochaine : Théâtre d’Orléans, Scène musicale de Boulogne-Billancourt, CDN de Tours, Théâtre de Cornouilles, T2G...

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