La Russie dans tous ses états au festival Sens Interdits

Depuis dix ans qu’il existe, le festival biennal Sens Interdits à Lyon est devenu incontournable. Il glane de par le monde des spectacles et des artistes le plus souvent jamais venus en France qui nous racontent leur « comment vivre ». Vingt spectacles dont trois venant de Russie : l’un de Moscou, l’autre de l’Oural et le troisième de l’extrême-orient russe.

Scène de "ma petite antarctique" © dr Scène de "ma petite antarctique" © dr
Le festival Sens Interdits à Lyon fête ses dix ans. A raison d’une édition tous les deux ans, cette sixième, comme les précédentes, furète à travers le monde pour faire venir à Lyon des artistes (de théâtre mais pas seulement) qui offrent « des regards souvent décentrés et inattendus » sur des « problématiques universelles » en ayant « des préoccupations culturelles et sociales aux antipodes des nôtres », tout en associant « savoir-faire déroutants » et « engagement exemplaire », comme l’écrit son directeur-fondateur Patrick Penot.

De Genet à Mandelstam

Rien chez Penot de l’esprit boutiquier ou comptable dont sont affublés nombre de programmateurs. Penot est un arpenteur jouisseur, curieux de tout ce qui bouge, avide de bouleversements intimes, attentif à ceux qui font bouger les lignes, camarade des artistes résistants (à la bêtise, aux diktats, aux dictateurs). Là où d’autres directeurs de festivals ont aujourd’hui la curiosité amoindrie, Patrick Penot, les cheveux grisonnants et l’appétit intact, reste sur la brèche, l’œil toujours en alerte. Son festival est, comme il l’écrit joliment, « une patiente marqueterie » qui, cette année, nous emmène depuis le Mexique jusqu’à l’extrême est de la Russie en passant par l’Afrique noire, la Syrie en exil, la Belgique et la France, trouvant a posteriori des fils rouges comme ceux du « monde du travail » ou « femmes en résistance », et des points d’insistance sur certains pays, comme la Russie avec trois spectacles.

« Les chefs grouillent autour de lui – la nuque frêle / Lui, parmi ces nabots, se joue de tant de zèle. / L’un siffle, l’autre miaule, un autre encore geint / Lui seul pointe l’index. Lui seul tape du poing. / Il forge des chaînes, décret après décret... » De qui parle ainsi ce poète ? De Poutine, pourrait-on croire, tant ces mots semblent le décrire. Non, ces vers sont extraits d’un célèbre poème d’Ossip Mandelstam. Les vers précédents (« Il a les doigts épais et gras comme des vers / et des mots d’un quintal précis comme des fers. / Quand sa moustache rit, on dirait des cafards / Ses grosses bottes sont pareilles à des phares ») et les suivants (« De tout supplice sa lippe se régale. / Le Géorgien a le torse martial. ») sont plus explicites pour désigner un autre maître du Kremlin : Staline. Ce poème, bien que non publié, vaudra au poète un premier exil avant un départ pour les camps de la Kolima où il mourra dans un camp de transit. L’histoire tragique de ce grand poète russe du XXe siècle, le metteur en scène Roman Viktyuk la raconte, à sa façon, dans un spectacle que j’ai pu voir à Moscou (lire ici) et qui est à l’affiche du festival Sens Interdits. Viktyuk est une sorte d’ovni dans le monde du théâtre moscovite où il dirige un théâtre portant son nom en lettres lumineuses au fronton d’un ancien magnifique club ouvrier, œuvre d’un grand architecte constructiviste. Dans les années de la perestroïka, il s’était fait remarquer en mettant en scène Les Bonnes de Jean Genet avec une distribution entièrement masculine. Le spectacle était subrepticement un manifeste homosexuel dans une période d’espoir et d’ouverture. Poutine a fermé les vannes avec la bénédiction de l’église orthodoxe mais, trente ans après, cette version de la pièce de l’auteur du Captif amoureux est toujours à l’affiche et, à chaque représentation, Roman Viktyuk, entouré de ses mâles acteurs, vient saluer un public de fidèles.

« J’habite l’escalier de service et la sonnette / Arrachée avec la chair tinte dans ma tête / Et toute la nuit jusqu’à l’aube j’attends les hôtes chers / Et les chaînettes de la porte cliquettent comme des fers », écrit encore Mandelstam un des derniers soirs de décembre 1930 à Leningrad. Les « hôtes chers », ce sont évidemment les agents du KGB. La peur qui sous-tend ces lignes est de retour dans la Russie de Poutine où le KGB devenu FSB détient plus que jamais les rênes du pouvoir et accepte de moins en moins toute opposition.

Ce passé qui ne passe pas dans un présent bafoué traverse les deux autres spectacles russes présents au festival Sens Interdits.

Ensemble, tous ensemble

Constitution est joué par une quinzaine de jeunes acteurs, la promotion sortante de l’Académie théâtrale de Perm, grande ville de l’Oural. Le spectacle a été créé sur l’une des scènes du Teatr-Teatr, grand bâtiment moderne et bien équipé au centre d’une grande avenue où se déroule en hiver un festival des sculptures de glace assez impressionnant. A proximité de Perm, on pouvait visiter jusqu’à ces dernières années les traces quasi intactes des baraquements d’un goulag. Le gouvernement russe de Poutine, dans un souci de réécriture de l’histoire nationale, a préféré en restreindre l’accès. Il en va de même pour la constitution russe adoptée officiellement en 1993. Plus que bafouée, elle n’est que très rarement appliquée. D’où l’ironie du spectacle qui consiste à faire défiler sur un écran, un à un, les articles de la constitution russe, et, sur scène, montrer à travers des saynètes sans souci d’ordre chronologique comment la réalité russe les contredit aujourd’hui comme hier et comment les Russes d’en bas en sont les victimes. Edifiant et bel inventaire basé essentiellement sur des témoignages, servi avec allant par un groupe de jeunes

cène de "Ma petite antarctique" © dr cène de "Ma petite antarctique" © dr
actrices et acteurs (à parts égales) qui poursuivent la veine du « théâtre d’ensemble » hérité des années soviétiques où les corps jamais en repos aiment composer des figures. Le texte composé par le metteur en scène Vladimir Gurfinkel puise dans de nombreux livres du XXe siècle, à commencer par ceux du Prix Nobel de littérature Svetlana Alexieivitch qui, en la matière, sont une mine d’or.

Le théâtre KnAM dirigé par Tatiana Frolova revient pour la cinquième fois au festival Sens Interdits depuis son petit théâtre de 24 places creusé au pied d’un immeuble gris (comme il y en a tant en Russie) de Komsomolsk-sur-Amour dans l’extrême Orient russe, ville au lourd passé militaro-industriel, plus proche de Tokyo que de Moscou, ville construite en dépit de son nom par les Zeks, les prisonniers du goulag. Personne à Lyon n’a oublié des spectacle comme Une guerre personnelle (sur la Tchétchénie), Je suis, Le songe de Sonia (d’après Dostoïevski) ou, il y a deux ans, l’extraordinaire Je n’ai pas encore commencé à vivre (lire ici).

Ces spectacles avaient été présentés dans la petite salle au sous-sol du Théâtre des Célestins, partenaire historique du festival. Cette fois, leur nouvelle création Ma petite Antarctique est présentée sur la grande scène des Célestins. Une salle et surtout une scène trop vaste pour le spectacle où l’on retrouve avec joie les piliers du KnAM (d’après Komsomolsk-na-Amyr le nom de la ville d’où ils viennent, l’Amyr étant le nom du fleuve qui la traverse) que sont Dmitri Bocharov, Vladimir Dmitriev et Tatiana Frolova accompagnés, cette fois, par deux jeunes acteurs, German Iakovenko et Ludmila Sirnova. Comme à leur habitude, ils associent le jeu sur le plateau à des vidéos et des manipulations d’objets et de photos devant l’œil d’une caméra miniature avec une expertise qui n’est plus à démontrer.
Tout commence tambours battants par un grand moment de théâtre comique : on voit sur un écran le président Poutine à une tribune devant un micro lancer à Yaroslav l’année du théâtre Russie 2019. Les acteurs, eux aussi debout derrière une tribune reprennent les mots de Poutine. Il faut savoir rire de tout et le discours sans relief du président russe s’y prête volontiers. Assurant que « le théâtre est apparu en 534 avant notre ère » mais qu’il a fallu attendre 1750 pour que « notre théâtre professionnel » voie le jour, justement à Yaroslav. « Mettre du temps pour monter en selle, mais ensuite avancer vite, c’est notre spécificité nationale », a poursuivi, fiérot, le Président russe qui, tenant sa fibre, a tenu à préciser devant un public conquis que la Russie est le pays qui possède le plus de théâtres au monde, ce qui est probablement vrai – quant à l’état de ces théâtres, c’est une autre histoire...

Les statues de Lénine ne dorment jamais

Après cette entrée en matière légère et réussie, un avion de l’Aeroflot nous dépose à Komsomolsk-na-Amyr, il fait -45°C et Tatiana chante une saisissante berceuse nanaï. Les Nanaï habitaient la région bien avant l’arrivée des Russes, ils y sont toujours, bien que leur langue et leur culture aient été malmenées comme nombre des dits « petits peuples » de la vaste Russie, certains ayant disparus ou étant au bord de l’extinction décimés entre autres par l’alcool importé par les colons russes. Ce n’est pas toujours le cas des Nanaï même si les ravages ont été nombreux et si certains villages ont disparu sous les eaux de barrages comme le rappelle Dima, l’un des acteurs, qui, le premier, raconte son enfance, sa famille. Sa grand-mère apparaît sur une vidéo : en quatre-vingts ans, dit-elle, « je n’ai pas connu grand chose de bon ».

Tout le spectacle, court-circuitant le présent par l’enfance, oscille ainsi entre légendes, contes (comme celui de La Reine des neiges) et mythes soviétiques tel celui que raconte Tatiana, se souvenant de ses frayeurs de petite fille à qui l’on avait avait dit que « la statue de Lénine se déplaçait la nuit dans la ville et regardait par les fenêtres des gens endormis ». Pas un village russe qui, aujourd’hui comme hier, n’ait une place, une rue et souvent une statue de Lénine. Et rares sont les familles qui n’ont pas un grand-oncle, un grand-père, une arrière-grand-mère partis pour longtemps ou pour toujours au goulag. On n’en parlait pas aux enfants par peur et ceux qui revenaient se taisaient ; « ces témoins ne pouvaient rien raconter, figés dans une terreur permanente », se souvient Volodia. Non, ce passé ne passe pas, il refait surface, de spectacle en spectacle, comme le corps d’un noyé mal lesté. D’où cette impression de redite, que procure ici et là Ma petite Antarctique pour ceux qui, comme moi, suivent depuis longtemps l’aventure du teatr KnAM, l’un des rares, très rares, théâtres indépendants de Russie. Et c’est tout à l’honneur du festival Sens Interdits que de soutenir cette aventure, tout aussi admirable mais certes moins médiatique que celle du moscovite Serebrennikov.

« J’ai l’impression que le gel est en moi depuis toujours, dit Lioussia, la jeune actrice du spectacle. Quand j’étais enfant, dans les années 90, on avait peur de sortir dans la rue, on pouvait te prendre ta chapka, te voler ton sac, on pouvait même te tuer... On était habitué à la violence domestique et au harcèlement à l’école. C’est une espèce de prison qui dure depuis l’enfance, avec ses propres lois, sa mentalité de taulard, avec sa façon de parler aux gens. Mais tu ne voyais pas autre chose, tu ne pouvais pas croire que ça pouvait être autrement... Et moi, j’aimais les livres... qui parlaient d’une vie différente, colorée et joyeuse... » Heureusement, le théâtre attendait Lioussia dans une arrière-cour de Komsomolsk-sur-Amour. La porte était ouverte, elle est entrée.


Ma petite Antarctique a été à l’affiche du festival Sens Interdits du 16 au 19 oct, Constitution les 17 et 18, Mandelstam le sera les 25 et 26 oct au Théâtre des Célestins.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.