Le Cas Castorf

Pendant plus de vingt ans à la tête de la Volksbühne, Frank Castorf aura fait de ce théâtre berlinois une ruche d’insoumission au théâtre établi, un repère de metteurs en scène et d’acteurs hors des sentiers battus, le plus incandescent foyer du théâtre européen. Paraît un ensemble d’entretiens avec la plupart de ceux qui ont fait la force de la Volksbühne. Son titre : « République Castorf ».

C’est une scène shakespearienne qui se passe à Berlin il y a quelques années. Dans l’ancienne partie Est de la ville, la Volksbühne, le théâtre le plus célèbre de Berlin Est avec le Berliner Ensemble, fête ses cent ans. Le secrétaire aux affaires culturelles de Berlin vient participer aux agapes et porte un toast au directeur du théâtre : « Aux cent prochaines années de la Volksbühne avec Frank Castorf ! » Tout le monde sourit, y compris un homme assis à côté de Castorf, un certain Dercon connu pour être une pointure dans le domaine des Beaux-Arts en Angleterre. Quelques semaines plus tard, le même secrétaire d’Etat annonce l’éviction de Frank Castorf de la direction de la Volksbühne à l’issue de la saison 2016-2017 et son remplacement par l’ex-directeur de la Modern Tate Galery à Londres, Cris Dercon, un manager qui parle de « management » .

L’histoire du sigle OST

Après l’ultime spectacle La Cabale des dévôts - Le Roman de Monsieur de Molière d’après Boulgakov dont les dernières ont eu lieu au dernier Festival d’Avignon (lire ici), la troupe s’est dispersée, des acteurs, et non des moindres, ont démissionné. Quel gâchis. Car Castorf n’était pas un metteur sur le retour n’en finissant pas de ressasser ses vieux et glorieux spectacles, c’était, c’est toujours, un homme sur la brèche, naturellement impertinent et ses spectacles ne laissaient personne tranquille. Ses derniers spectacle à la Volksbühne dont dont ultime Dostoïevski Les frères Karamazov (venu la saison dernière à la MC93, lire ici) le prouvent amplement. Un livre, sous forme de multiples entretiens avec des acteurs (au sens large) de l'aventure entamés avant l’éviction de son directeur artistique, explore ce que l’auteur, Frank Raddatz, nomme la République Castorf.

Deux mois après que les autorités berlinoises aient « remercié » Castorf mourait son plus proche collaborateur depuis longtemps, Bert Neumann, l’homme de ses espaces et pas seulement. Si Castorf était le président de sa République, si son double en était le Premier ministre, le premier de ses ministres d’État n’était autre que Bert Neumann. Le sigle OST (Est) surmontant le plus haut des toits de la Volksbühne, c’est de lui.

Le terrain de l’Histoire

L’origine en remonte à l’un des premiers spectacles de Castorf, La Bonne Ame de Se-Chouan d’après Brecht (1994), nous raconte le dramaturge Carl Hegemann. Ce dernier voulait appeler Tod (mort) la marque de cigarettes produite par « la manufacture de tabac » de la pièce. Neumann proposa plus finement « Ost » par opposition à la firme allemande qui produisait des cigarettes « West ». La firme contactée pour faire des paquets de cigarettes « Ost » en reconditionnant des « West » accepte le principe mais opte, non sans humour et intérêt, pour des cigarettes F6, des cigarettes de l’est dont cette firme de l’ouest était propriétaire depuis longtemps. « Et c’est dans ce contexte que Bert (Neumamn) a installé les trois lettres OST sur le toit, le jour de la première. » Elles y sont toujours. Pour combien de temps ?

Castorf comme Neumann et d’autres venaient de l’Est, de la RDA. « Il y avait beaucoup de sujets sur lesquels nous pouvions nous pencher parce que nous les avions vécus dans notre chair (…) Ce n’est pas que nous trouvions l’Est génial, mais c’est de là que nous venions, là que nous avions nos racines, et c’est pourquoi nous avons résisté avec un certain entêtement à la façon d’être et de penser qu’on voulait nous imposer, et qu’on nous impose toujours », disait Bert Neumann peu de temps avant de disparaître. Se forge alors dans la troupe renouvelée de la Volksbühne emmenée par Castorf « une attitude contestataire, belliqueuse », dit Henry Hübchen, l’un des acteurs phare de la Volksbühne des années 90, attitude partagée par tous les acteurs venus de l’Est ou de l’Ouest. Dit autrement par la dramaturge Sabine Zielke : « à aucun moment, l’artiste et metteur en scène Castorf n’a quitté le terrain de l’Histoire. Il la porte en lui en permanence. » D’où cet attrait pour Dostoïevski et, à travers lui, la Russie, le communisme et tout ce qui s’ensuit.

Sabine Zielke évoque une autre caractéristique fondamentale de l’aventure : « Les directeurs artistiques Castorf et Neumann favorisaient la mixité dans la maison, tout en assumant leurs origines et leurs influences, et tout en observant le présent. » Ce que confirme l’acteur Henrik Arnst qui avait travaillé avec Castorf à Anklam au temps de l’Allemagne de l’est et qui devait le retrouver à la Volksbühne : « Frank avait le don de mêler les biographies individuelles des comédiens aux personnages qu’ils interprétaient. » Mixité est-ouest, mixité tout autant des personnalités artistiques. C’est ainsi que des metteurs en scène très loin des façons de faire et de défaire de Castorf comme René Pollesch et Christoph Marthaler sont venus travailler à la Volksbühne : le point commun entre eux et Castorf, c’est sans doute leur rapport aux comédiens qui sont moins des acteurs que des individus, des personnalités qui viennent avec leur bagage, leur imaginaire, leur folie. C’est Mathias Lilienthal, dramaturge à la Volksbühne de 1992 à 1999 qui fait venir Marthaler, à ses yeux « le contraire absolu de Castorf ». Spectacle inaugural, l’extraordinaire Murx den Europäer ! Murx ihn !..., premier spectacle de Marthaler à venir en France. « Autant Frank était criard et idéologique, autant Marthaler était mélodieux, soucieux d’harmonie, de minimalisme et de réduction ; le tout combiné aux scénographies hyperréalistes d’Anna Viebrock », complète-t-il.

L’atmosphère incroyable des répétitions

Il faudrait aussi parler de Kresnik que l’on connaît moins en France, tout comme le sulfureux Schlingensief que Castorf fait venir alors que personne ne croit en lui. « L’un des principaux traits de caractère de Castorf, j’ai pu le constater à maintes reprises, c’est qu’il n’a pas peur de ce que pensent les autres. Il s’en fout. Il ne se dit jamais “Comment les gens vont-ils trouver ça ?”, en cherchant à se rassurer de tous les côtés », dit l’actrice Sophie Rois que l’on a vue souvent dans ses spectacles et qui a aussi travaillé avec René Pollesch, Christoph Marthaler et Christoph Schlingensief.

Beaucoup insistent sur le fonctionnement démocratique de la troupe. « Chaque acteur compte, qu’il soit débutant, célèbre ou déjà à la retraite. Ici, le respect est indispensable, sans quoi cette façon de jouer [propre à la république Castorf] est impossible. C’est pourquoi l’une des devises de la Volsksbühne est que personne, jamais, ne doit s’élever au-dessus des autres », dit l’actrice Kathrin Angerer dans la troupe depuis 1993 jusqu’à sa dissolution en 2017.

Tout au long de ce livre la plupart des acteurs racontent l’atmosphère incroyable des répétitions avec Castorf. Alexander Scheer est celui qui en rend peut-être le mieux compte. Un jour, Castorf l’appelle pour venir jouer dans sa version de L’Idiot de Dostoïevski (2002). Leur collaboration durera jusqu’à l’été dernier quand la troupe (avec les deux acteurs français qui l’avaient intégrée, Jeanne Balibar et Jean-Damien Barbin) joue une ultime fois La Cabale des dévôts - Le Roman de Monsieur de Molière. Scheer se souvient goulûment de L’Idiot, son premier spectacle à la Volksbühne, Dostoïevski déjà :

« Ma première répétition avec Frank a été une véritable révélation. Je ne savais pas qu’on pouvait travailler comme ça. Bert [Neumann] avait construit une ville entière dans la salle. Elle allait jusqu’au balcon. Sur la tournette s’élevait un gigantesque hôtel, pour les spectateurs : tout autour s’entassaient des maisons. Un immeuble HLM de trois étages, une datcha sinistre, un bar topless. Et plein de pièces et de chambres dont on ne pouvait pas voir l’intérieur. Le tout, complètement meublé. Ce n’était plus du théâtre. C’était un monde à part. Et puis tous ces acteurs de classe internationale, assis devant une enseigne à néon, en train d’écouter pendant deux heures Castorf qui mâchait d’abord longuement un chewing-gum avant de déclarer qu’il n’avait aucune idée de comment monter ce truc et que de toute façon c’était infaisable. Bon. Et puis, tout à coup, sans transition, ça décollait à toute berzingue ! C’était un cosmos qui s’ouvrait. Tous ces types incroyables ! Chaque acteur était un monde en soi. Et Castorf les prenait simplement comme ils étaient, et les lâchait les uns sur les autres. Il emboîtait toutes les pièces du puzzle. Le roman dans une main, le mégaphone dans l’autre. Il composait les scènes sans qu’on ait le temps de se retourner. Du kiosque à bière à l’agence de voyage, en passant par le supermarché. Ça se passait à une vitesse infernale. Wuttke semblait tout droit sorti d’un asile psychiatrique. Schütz faisait valser des roubles et tuait tout le monde. Les vieux invitaient tout le monde à boire du café et à manger des gâteaux, les Allemands de l’Est buvaient de la vodka, avec des fringues de chez Humana, et la Spassova les rendait tous fous. Le boxeur allemand braillait dans une flaque de bière, la Française dansait devant l’ordi, l’Amerloque canadien martelait sur son clavier et les poules russes allumaient des bombes devant le téléviseur. La Rois [Sophie Rois] poussait la chansonnette, faisait claquer son fouet et m’emmenait chez le coiffeur pendant que Fritsch nous cassait les oreilles avec ses discours. On avait les caméras dans la gueule et on se balançaient mutuellement ces textes de dingues. Et, tout à coup, il y avait Dostoïevski. »

Comme il se doit, c’est un entretien avec Frank Castorf qui clôt cet ouvrage. Il rend hommage aux Peter Zadek et aux Peter Stein qui, avant lui, ont déblayé le terrain, il juge que « les vecteurs de l’Est de le l’Ouest » ne suffisent plus aujourd’hui, qu’on est « à l’aube d’une transformation », que « les conflits du nouvel ordre mondial ont une dimension de guerre mondiale » où « un nouveau type de partisan » frappe à un endroit avant de se retirer, et se sert des moyens de la révolution informatique. Il cite une phrase de Heiner Müller (une réplique de La Mission) qui l’accompagne partout : « Tant qu’il y aura des maîtres et des esclaves, nous ne serons pas déchargés de notre mission ». Et de conclure : « Le consensus dans le théâtre a toujours été exactement ce qu’ici, nous avons tenté de détruire par le conflit. Il s’agissait pour nous de revendiquer en permanence la contradiction, une hostilité potentielle. Et même le mal, si l’on veut. » Quel homme ! Quelle aventure !

République Castorf, La Volsksbühne de Berlin depuis 1992, entretiens par Frank Raddatz, L’Arche éditeur, 288 p., 24,50€.

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