Falk Richter : « I am Europe », un spectacle d’agit-europ

Pilotée par Falk Richter, une revue enlevée secoue le Théâtre national de Strasbourg. Quatre actrices et quatre acteurs de trente ans venus de différents pays d’Europe font l’inventaire de ladite Europe. Ils discutent, racontent des histoires, celle de leur vie et celle de leur pays. Salvateur. Ils en profitent pour faire entrer les gilets jaunes sur la scène d’un théâtre national.

Scène de "I am Europe" © Jean-Louis Fernandez Scène de "I am Europe" © Jean-Louis Fernandez
Le titre du spectacle I am Europe (Je suis Europe) n’est pas usurpé. Sur la scène, deux heures durant, évoluent quatre actrices et quatre acteurs venus de toute l’Europe. Lana Bari est une actrice croate renommée ; Charline Ben Larbi, française, a suivi des études littéraires à Marseille et à Londres ; Gabriel Da Costa, d’origine franco-portugaise, vit entre la Belgique et l’Italie après avoir vécu en Côte d’Ivoire ; Medhi Djaadi, né à Saint-Etienne, a été formé à la Manufacture, la haute école des arts de la scène de Lausanne ; Khadija El Kharraz Alami, née à Amsterdam, a étudié à Utrecht et vit à Rotterdam ; Douglas Grauwels, belge, a étudié le cinéma et la dramaturgie à Louvain-La-Neuve et le jeu à Paris à l’Ecole du jeu ; Piersten Leirom, né à Angers, a étudié à l’université de Sophia Antipolis et vit à Paris ; Tatjana Pessoa a une relation familiale lointaine avec l’écrivain portugais à hétéronymes Fernando Pessoa, elle-même polyglotte, elle a étudié en Allemagne, à Abidjan et en Belgique. Tous ont dans la trentaine.

Une succession de workshops

Le titre du spectacle I am Europe n’est pas usurpé : il rassemble des hétérosexuels, des homosexuels, des bisexuels, et même un ménage à trois qui veut un enfant. Il rassemble également des êtres qui vont à l’église, à la mosquée, à la synagogue, au temple mais aussi des non croyants et même un musulman converti au catholicisme.

Le titre du spectacle I am Europe n’est pas usurpé car il a été imaginé, façonné et répété à Venise (où le projet est né en 2004 lors de la Biennale, le temps d’un premier workshop suivi par beaucoup d’autres à Madrid, Paris, Berlin, Vienne et Strasbourg où l’auteur du texte et de la mise en scène, l’Allemand Falk Richter, est auteur associé au Théâtre national. Un texte signé Falk Richter qui est passé par des improvisations n’excluant pas, au contraire, les vies des huit protagonistes, si bien qu’ils semblent êtres les personnages de leur propre personne.

Le titre du spectacle I am Europe n’est pas usurpé car il inventorie des questions sociales (les métamorphoses du couple, par exemple), politiques (la montée de l’extrême droite, par exemple, et le fascisme en ligne de mire) et autres, qui traversent les pays de l’Europe, membres ou pas de l’Union européenne.

Le titre du spectacle n’est pas usurpé car il parle plusieurs langues et pas seulement le français et l’anglais, langues officielles de l’UE.

En une trentaine de séquences, le spectacle est conçu par Richter comme une revue de cabaret (chorégraphie : Nir de Volff) mêlant un peu tout : danses, chansons (« Bella ciao »), leitmotivs, séquences d’agit-prop ou scènes d’actu, petites fables, adresses au public (Medhi s’adressant aux spectateurs des places les moins chères en haut du théâtre : « salauds de pauvres, ça va ? » ou bien « Macron, je vais venir te chercher dans ton palais »). Un théâtre d’agit-Europ, comme on disait d’agit-prop.

L’Europe, c’est...

Tout commence par les réponses à une question implicite : c’est quoi, l’Europe ? « L’Europe, c’est… » S’ensuit un inventaire qui pourrait être infini et contradictoire. Quoi de commun entre la Hongrie d’Orban et l’Allemagne de Merkel ? L’Europe, c’est bien des choses et d’autres encore, c’est un serpent de mer. Suivront d’autres inventaires comme celui des guerres qui ont traversées l’Europe ou celui des conduites possibles en cas de guerre urbaine. Une sorte de check-up d’un véhicule usagé à l’heure du contrôle technique. Le spectacle gagne en force lorsqu’il abandonne ce surplus pour entrer dans le vif de l’actualité ou des histoires personnelles. Comme le spectacle est créé en France, ce qui s’y passe ici depuis plusieurs mois ne laisse pas les acteurs du spectacle indifférents. C’est ainsi que les gilets jaunes font leur entrée sur la scène d’un théâtre national. Et pas seulement en images vidéo. Extrait :

« MEHDI

Alors vous venez avec moi samedi ou pas ?

GABRIEL

J’ai entendu qu’ils n’ont pas laissé passer une femme voilée et lui ont lancé des insultes racistes

PIERSTEN

et qu’ils n’ont pas laissé passer un couple pd.

alors qu’ils laissent passer leurs amis ou des gens qui ont juste laissé traîner leur gilet jaune sur la plage arrière

GABRIEL

je ne manifeste pas avec eux

TATJANA

mais tu es aussi contre un système complètement injuste où il y a que les ultra-riches qui profitent

GABRIEL

mais je ne marche pas avec eux, à agiter le drapeau français

PIERSTEN

moi non plus. je n’ai pas envie de traverser la ville avec des connards réac nationalistes pour incendier des boutiques de modes étrangères

MEHDI

ce mouvement n’est pas encore vraiment défini clairement

PIERSTEN

il n’est pas défini du tout : je n’identifie pas leurs objectifs

« j’en ai marre », ça veut dire quoi :

« j’en ai marre » ?

de quoi exactement ?

TATJANA

ben de tout, de toute cette merde, de l’injustice, de ce fossé complètement fou entre les riches et les pauvres.

Scène de "I am Eurfope" © Jean-Louis Fernandez Scène de "I am Eurfope" © Jean-Louis Fernandez
MEHDI

la richesse des riches est perverse et répugnante, cela n’a jamais existé à ce point à aucun moment de l’histoire de l’humanité.

DOUGLAS

cette haine est un moteur

cette haine pousse les gens dans la rue

avec cette haine tu peux soudain mobiliser les masses

et apparemment c’est la seule résistance qui fonctionne contre un système néolibéral

ce sont des corps en révolte

ils en ont assez, ils refusent, ils arrêtent de fonctionner. »

Et ainsi de suite.

Le 17 octobre 1961

A un autre moment, sur fond de pays européens ayant un passé de colonisateurs, seront longuement évoqués les événements tragiques du 17 octobre 1961 à Paris, où l’ancien collabo Maurice Papon (qui livra des Juifs aux autorités allemandes) devenu préfet de Police de Paris réprima durement une manifestation pacifiste d’Algériens, plusieurs dizaines finissant par être jetés dans la Seine, ce que récusa la version officielle. Séquence d’autant plus forte qu’elle est dite en anglais par Lana, l’actrice croate. « So by deporting Jews and by torturing and killing Arabs you can make a great career in France », dit-elle comparant cela à ce qu’elle connaît bien, les pays de l’ex-Yougoslavie ou des criminels de guerre sont toujours au pouvoir.

Quelques séquences plus tard, Medhi reviendra sur ces événements en commençant par une blague macabre (« Quelle différence entre un pastis et un Algérien ? Le pastis, lui, il ne faut pas le noyer ») avant de nous relater le témoignage de la grand-mère algérienne d’un de ses amis, ayant participé à la manifestation. C’est là une page noire de notre Histoire qu’aucun gouvernement n’a pleinement assumé. Les deux archivistes de la Ville de Paris, Philippe Grand et Brigitte Laisné qui ont apporté les preuves de ces noyades lors du procès intenté par Maurice Papon à l’historien Jean Einaudi, se sont vus ensuite mis au placard par leur hiérarchie jusqu’à leur retraite et au-delà ; lors de la disparition de Brigitte Laisné il y a quelques mois, la direction des Archives de Paris a publié un communiqué abject se gardant bien de mentionner son rôle pour confondre Papon (lire ici). L’épisode des archivistes ne figure pas dans le spectacle mais le pourrait, raconté par un étranger. Rien ne vaut le point de vue du Persan.

Pessoa et le roi des Belges

D’autres séquences sont plus guillerettes, comme celle où les bailleurs de fonds européens demandent à Douglas d’inclure « plus de diversité » dans le casting de son projet européen et demande à Khadija d’en faire partie, mais elle est prise, elle tourne une Médée, il lui avouera que le dossier est déjà déposé, qu’il a inscrit son nom, etc. Une scène savoureuse comme l’est aussi celle où Gabriel écrit une lettre au roi des Belges après que toute la troupe a chanté « J’aime la vie », seule victoire belge au concours de l’Eurovision. D’autres apparaissent comme un récit biographique aux allures de fable éclairante, telle Tatjana Pessoa racontant l’histoire de sa famille entre le Portugal, l’Angola, l’Allemagne et l’Italie.

La case écologie est cochée in fine – disparition des oiseaux et des abeilles, ravages du glyphosate – en regard du nombre de pauvres de plus en plus grand tandis que les riches sont de plus en plus riches. Ce n’est plus seulement l’Europe, c’est le monde qui court à sa perte, disent-ils avec énergie. Les huit protagonistes ne sont pas désespérés, mais inquiets. Les derniers mots de Falk Richter dits ensemble par ces huit jeunes Européens sont une question : « Les étoiles regretteront-elles notre absence quand nous n’habiterons plus cette Terre ? »

Katrine Hoffmann, la scénographe habituelle de Falk Richter, offre comme terrain de jeu aux acteurs de gros parallélépipèdes remplis de mousse sur lesquels ils essaient de tenir debout. Pas facile. Ça bouge tout le temps, on ne tient pas en place, le déséquilibre menace, on porte fier mais le sol se dérobe. C’est aussi ça, l’Europe ; c’est aussi ça, I am Europe.

Au TNS, jusqu’au 24 janvier, Hambourg du 1er et 3 fév, Bologne les 9 et 10 mars, Stockholm les 5 et 6 avril, Sarrebruck en juin, Groningen et Weimar en août, Odéon-Théâtre de l’Europe du 18 sept au 11 oct, puis Genève, Liège, Zagreb et Luxembourg.

Le prochain numéro de la revue Parages du TNS sera consacré à Falk Richter (parution en avril).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.