Isabelle Lafon : éloge d’un théâtre de l’inachèvement

Printemps des comédiens - 3. Avec son nouveau spectacle "Les imprudents", d’après la vie, les écrits de Marguerite Duras et les interviews qu’elle fit d’anonymes, Isabelle Lafon affirme son théâtre très personnel où le présent fébrile de la représentation, au soir le soir, tient lieu de boussole.

Scène de "Les imprudents" © Marie  Clauzade Scène de "Les imprudents" © Marie Clauzade

Quel plaisir de retrouver Isabelle Lafon et son théâtre qui doute. J’aime les gens qui doutent, chantait Anne Sylvestre qui aurait aimé Les Imprudents, le nouveau spectacle que signe cette actrice et metteuse en scène insaisissable et inclassable. Isabelle Lafon doute, ose, avance dans l’inconnu. Duras la reçoit chez elle, en amie.

Après avoir abordé par des chemins de traverses deux pièces dites classiques, La Mouette (lire ici) et Bérénice (lire ici), après avoir réinventé le dialogue entre Anna Akhmatova et Lydia Tchoukovskaïa (Deux ampoules sur cinq, lire ici) et fait un bout de route avec Virginia Woolf et Monique Wittig (lire ici), il y a deux saisons dans Vues Lumière (lire ici) au Théâtre national de la Colline, elle avait abordé les rives nouvelles pour elle d’un spectacle écrit au plateau à partir d’un travail d’enquête dans un centre social de la périphérie parisienne.

Aujourd’hui, avec Les Imprudents, elle effectue comme la synthèse de son parcours en partant d’une écrivaine Marguerite Duras, non de ses œuvres littéraires (un peu tout de même) mais de quelques pans de de sa vie (les réunions sans fin dans l’appartement de la rue Saint-Benoît, etc.). Avant tout, elle part de ces nombreux moments où Duras est allée à la rencontre, non de célébrités (elle le fit aussi avec Platini et quelques autres) mais d’inconnus. Avec ou pas une émission (radio, télévision) à la clef.

Ce qui réunit tous ses spectacles et que radicalise cette nouvelle création, c’est un beau paradoxe : ce que cherche Isabelle Lafon sur un plateau, ce n’est pas le théâtre et ses artifices, mais la vie, la vibration de l’être. L’actrice, l’acteur sont pour elle des médiums. Dans Les Imprudents, Margo, la chienne d’Isabelle (un setter lemon) qui attend en coulisses déboule en scène avec sa part d’imprévisible. Elle est comme le garde-fou du spectacle, un point de repère incontrôlable pour Isabelle Lafon et ses deux magnifiques partenaires, l’actrice, fidèle d’entre les fidèles, Johanna Korthals Altes et l’acteur Pierre-Félix Gravière (son troisième spectacle avec Isabelle Lafon).

Voici Marguerite Duras en 1967 venue s’entretenir pour l’émission « lire à la veillée » avec des mineurs et des femmes de mineurs (qui n’ont pas lu Duras pour la plupart) dans une bibliothèque installée au bord de la fosse 4 du bassin minier de Harnes dans le Pas-de-Calais. Une bibliothèque autogérée ouverte le soir de 18 à 21h, très fréquentée. Isabelle Lafon trouve un écho à sa façon de travailler dans celle dont se présente Duras non comme sachante propageant son savoir mais comme une personne dans l’écoute de l’autre et prompte au dialogue. Les trois compères jouent tous les rôles. Et le jeu continue entre eux, asticotés par les propos de Duras et de ceux qui fréquentent la bibliothèque. Chacun a des choses à dire et il en va de même pour Johanna, Pierre-Félix et Isabelle. Tout s’imbrique. Parfois Johanna se lève et va jouer au piano quelques accords de la musique d’India Song.

Le spectacle se construit ainsi par accumulations et articulations d’éléments disparates dont on peut penser que le choix et l’ordonnance varie chaque soir. L’important, c’est de ne pas sombrer dans la norme de la répétition, dans le théâââtre. Quand Isabelle Lafon dit que la représentation « devrait s’approcher d’une très belle répétition », il faut comprendre qu’elle souhaite que chaque représentation soit unique, avec des moments qui n’appartiennent qu’à elle. L’important, c’est de rester dans l’intensité du moment présent, dans le qui-vive.

Pierre Dumayet (l’un des créateurs à la télévision de l’émission pionnière « Lectures pour tous »), roi des interviewers, est ainsi interviewé chez lui par Duras, puis c’est au tour de Lolo Pigalle, une strip-teaseuse pour qui « la nudité est un uniforme » et qui dit aimer la nuit. Voici maintenant Daphné, 16 ans, la nièce de la bibliothécaire de la fosse 4, puis des enfants sans foyer. Sous le regard de Marguerite-Isabelle, Johanna et Pierre-Félix deviennent ces enfants sans pour autant les mimer, et ainsi de suite. Ces entretiens reconstitués et aux paroles respectées sont entrecoupés de moments d’improvisations. Tout cela se mêle encore une fois, semble se contaminer et varie de soir en soir.

Et puis, arrive le moment d’une visite imaginaire mais comme vécue que fait Isabelle Lafon à Duras dans sa maison de Neauphle-Le-Château avec sa chienne Margo à laquelle Duras va s’adresser. Etonnant moment où le spectacle feuillette un des plus beaux livres de Marguerite Duras, Écrire (extraordinaires pages sur la solitude). Et c’est comme si Duras s’adressait à Isabelle en lui confiant un secret, disant : « Ça rend sauvage l’écriture. On rejoint une sauvagerie d’avant la vie. Et on la reconnaît toujours, c’est celle des forêts, celle ancienne comme le temps. Celle de la peut de tout, distincte et inséparable de la vie même. » C’est une telle sauvagerie que traque Isabelle Lafon dans son théâtre. Autrement dit : un théâtre libéré de toute prison formelle. Duras (Ecrire, encore) : « Ce que je reproche aux livres, en général, c’est qu’ils ne sont pas libres. Ils sont fabriqués, ils sont organisés, réglementés, conformes. » Les Imprudents est un spectacle libre.

Mais pourquoi ce titre ? Isabelle Lafon n’en disant rien, on peut tout imaginer. Le premier roman de Marguerite Duras publié en 1943 avait pour titre Les Impudents. De ce titre à celui du spectacle, il y a un R. Celui de « rappel », mot dont il est question dans le spectacle, ou encore le R de répétition qui en est le cœur et qui rime avec représentation et improvisation. Dernière phrase d’Ecrire qui n’est pas dans le spectacle mais pourrait en être l’exergue : « L’écrit ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie. »

Les Imprudents devait être créé au Théâtre national de la Colline, il n’ a pas pu l’être pour cause de confinement. Il l’a été ces jours-ci au Printemps des comédiens. Le spectacle sera en tournée l’an prochain au CDN de Dijon-Bourgogne du 19 au 22 octobre puis le 27 novembre au Théâtre Firmin Gémier à la Piscine de Châtenay-Malabry. Souhaitons qu’il le soit ailleurs, à commencer par le Théâtre de la Colline où il aurait dû naître,il y sera du 3 au 23 janvier 2022.

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