La tristesse se ramasse en automne

« Fraternité, conte fantastique », le nouveau spectacle de Caroline Guiela Nguyen créé au dernier Festival d’Avignon et actuellement au Théâtre de l'Odéon, ne fait pas oublier le précédent, «Saïgon ». Le conte est là mais le compte n’y est pas. Tristesse.

Scène de "Fraternité, conte fantastique" © Renaud de Lage Scène de "Fraternité, conte fantastique" © Renaud de Lage

Après son magistral Saïgon (lire ici) qui a fait le tour du monde et fait acquérir à sa compagnie joliment intitulée « Les hommes approximatifs », une belle et légitime notoriété, Caroline Guiela Nguyen s’est lancée dans Fraternité, un projet conséquent en trois volets. Le premier Les engloutis est un film court tourné en 2020 à la maison centrale d’Arles avec des détenus, prison où elle intervient depuis plusieurs années (je n’ai malheureusement pas vu ce film). Le troisième volet L’enfance, la nuit, elle le mettra en scène avec les comédiens de la Schaubühne de Berlin où elle est artiste associée. Le second volet Fraternité, conte fantastique a été créé à La Fabrica lors du dernier festival d’Avignon, il est présentement au Théâtre de l’Odéon (ateliers Berthier) avant une longue tournée. N’étant pas présent en Avignon je ne saurais dire si le spectacle vu à Paris diffère de celui présenté à la Fabrica et ayant suscité le plus souvent d’élogieux commentaires.

Comme Saïgon qui se déroulait dans un restaurant chinois, salle et cuisine, Fraternité, conte fantastique se déroule dans un espace ouvert et pluriel. La plus grande partie du plateau est occupée par une salle commune où l’on se croise,se réunit, où l’on discute, se restaure, où l’on prend en charge celles et ceux qui pètent un câble ou lâchent les vannes d’une tristesse qui les a tous atteint  pour une même raison: la perte ou plutôt la disparition d’un être cher pendant la catastrophe qui s’est abattue sur le monde. Sur le coté gauche, au fond, un studio d’enregistrement vitré où chacun peut enregistrer, en une minute trente maxi, un message adressé à un.e disparu.e. Sur le côté droit, en surplomb, un écran donne une vue de la planète terre dont on observe l’évolution.

Ça va, ça vient, ça s’accumule par bribes au risque d’un certain effilochage ou émiettement. On reconnaît certains des acteurs : Hiep Tran Nghia et Anh Tran Nghia présents dans Saïgon tout comme Dan Artus (familier des spectacle de Caroline) mais aussi Boutaïna El Fekkak qui brillait déjà dans un précédent spectacle de la metteuse en scène, Elle brûle (lireici). Mais encore Elios Noël ( vu chez Pascal Kirsch ou David Geselson) . tous excellents, disons le sans attendre. Et il en va de même pour le reste de la distribution, citons les deux jeunes et r^appréciables rappeuses Nantii et Saaphyra, le chanteur lyrique Alix Petris qui traverse le spectacle comme un fantôme et dont le chant plaintif semble panser les plaies. Cela nous vaut quelques beaux moments et d’autres plus anodins.

Sauf erreur de ma part, c’est la première fois que Caroline Giulia Nguyen s’éloigne du réel pour écrire un conte effectivement fantastique qui joue à cache-cache avec le réalisme .Est-ce un registre qui lui convient? Ou bien est-ce moi qui peine à entrer dans ce magma?

Suite à un choc planétaire, une partie de l'humanité a disparu, nous dit le conte. Comment vivre après la disparition brutale d’un proche ? Comment faire le deuil d’un disparu dont le corps manque? Comme vivre après une telle catastrophe ? Des « centres de soins et de consolation » ont été ouverts pour canaliser la tristesse et l’horreur de la perte. D’invisibles savants big boss cherchent des protocoles et des machines pour réduire la tristesse abyssale, voir l’effacer car la tristesse accumule des pertes dont les effets mettent en danger notre planète. Bref les amateurs de science -fiction ont du grain à moudre. C’est à la vie dans un tel centre que nous assistons. S'y réunissent des gens venus de partout, comme un échantillon des corps et des langues de l’humanité : on parle autant anglais que français, mais aussi arabe, tamoul, etc.

Cependant, une Américaine (Hoonaz Ghojallu) qui ne parle qu’américain comme il se doit, ayant une ligne directe avec de hautes autorités lointaines (la Nasa?) semble avoir quelques longueurs d’avance sur les autres. Est-elle là par hasard avec son microphone qui ne quitte pas sa bouche pas plus que son appareil à mesurer le rythme du cœur de chacun? Ou bien est-elle en mission ? Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’est pas pour rien dans l’arrivée au centre de soin de MEMO, une machine à décerveler aussi étonnante que terrifiante puisqu’elle a le pouvoir d’effacer de la mémoire trois moments clefs qui l’encombrent et la paralyse et par la même pèse sur l’univers. C’est le prix à payer. Car on constate un effet de boule de neige : la tristesse engendre le ralentissement du cœur lequel à des répercutions sur la planète. Certains résistent un peu mais tous finissent par passer sous les fourches de Memo. Tout cela alimenterait peut-être (je ne suis ni spécialiste, ni amateur) un possible roman de SF, mais au théâtre cela tourne au gadget. Là où Saïgon s’ancrait dans le réel, le vécu, Fraternité, conte fantastique se perd dans un imaginaire limité malgré, en contrepoint, la force de certains messages enregistrés Au théâtre, un conte fantastique comme Fraternité mériterait de s’appuyer sur une écriture, celle d’un auteur de SF (ou pas) comme l’ont fait deux spectacles récents Solaris (lire ici) Farenheit 451 (lire ici) pour citer deux adaptations réussies. L’écriture, c’est la grande faiblesse du spectacle qui accumule sans articuler, qui ajoute sans gommer.

Théâtre de l’Odéon-Berthier, jusqu’au 17 octobre.

Suite de la tournée : du 28 au 31 oct CDNacional de Madrid, les 8 & 9 nov Parvis de Tarbes, du 23 au 26 nov MC Grenoble, les 1er et 2 déc Théâtre de l’Union Limoges, du 8 au 11 déc Théâtre National de Wallonie Bruxelles, du 15 au 18 déc théâtre de Liège, du 6 au 15 janv Célestins Lyon, du 23 fév au 3 mars, TNB Rennes, du 9 au 11 mars CDN Reims, du 17 au 19 mars Chateauvallon, du 24 au 26 mars la Criée Marseille, les 4 & 5 avril Schaubühne Berlin, les 9 & 10 avril Thalia theatre Hambourg, les 26 & 27 avril Sâo Luiz teatro Lisbonne , du 11 au 13 mai, la Rose des vents, Villneuve d’Ascq.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.