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Billet de blog 22 sept. 2022

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Vanasay Khamphormmala : vie et enterrement d’un chagrin d’amour

Après Orphée, Écho. Dans son nouveau spectacle « Écho », Vanasay Khamphommala renoue avec la mythologie et ses miroirs pour mieux les briser et les détourner, entraînant dans l’aventure les fidèles de sa compagnie Lapsus Chevelü et Natalie Dessay. Ensorcelant.

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Scène de "Echo" © Pauline le Goff

Sans doute est-ce la première fois que je vois au théâtre le personnage central du spectacle interprété par la personne qui signe le projet ainsi que la mise en scène, disparaître du plateau pendant une heure tout en y restant présent. Ceux qui ont vu le précédent spectacle, Orphée aphone,(lire ici), de cette sommité trans en tout et pour tout qu’est Vanasay Khamphommala, ne s’étonneront sans doute pas, tant l’artiste sait comme personne bousculer les genres, les frontières, les arts, les larmes, la musique baroque et la chansonnette à succès, la philo et le tricot et ainsi de suite. Cet.te artiste queer aime faire la navette entre les vieilles mythologies, son ce long corps effilé comme une liane prend chaque jour son petit déjeuner en se tartinant une des Métamorphoses d’Ovide tout en la saupoudrant d’une ou deux formules up to date extraites du dernier livre dePaul B.Preciado, ce dernier assurant la collaboration artistique du spectacle avec le performer Théophile Dubus. Sans oublier l’importante partition musicale assurée, comme les précédents spectacles, par Géral Kurdian.

Mais comment disparaître de la scène tout en y restant ? En assistant aux premières loges, si je puis dire, à son propre enfouissement sous une masse de terre. Des sacs de terre noire sont déversés sur la scène un à un et, par pelletées généreuses, la terre en vient à recouvrir le corps du performer sous une épais manteau. C’est ainsi que l’on enterre un chagrin d’amour nous dit Vanasay Khamphommara croisant, une fois encore, un fait on ne peut plus intime à une mythologie connue depuis quelques milliers d’années, celle d’Écho qui donne son titre au spectacle.

« Écho est un spectacle qui parle de (mon) chagrin d’amour – à la fois intérieur et politique, donc, il explore cette lisière qui me semble assez propre au théâtre entre ce qui relèverait du privé et ce qui relèverait du public. Derrière la fable, j’y évoque - ce qui ne va pas sans une certain honte – une histoire qui m’a fait souffrir ». Et Vanasay poursuit : « L’un des enjeux d’Écho est précisément de survivre à la honte, d’interroger l’impudeur intrinsèque à ce qui fonde l’acte performatif : se montrer dans sa vulnérabilité à autrui. L’acteurice se montre au public comme Écho à Narcisse ». Et tout se mêle. Vanasay complète : « Écho interroge les histoires d’amour liées à la honte, celles qui ne peuvent pas se dire, celles qui mettent en danger celleux qui se risquent à les révéler, et qui sont souvent rélégué.e.s au rang de déchets de la culture hétéropatriarcale et coloniale. La difficulté à dire ces histoires, à les entendre, est le miroir de la violence normative de notre culture

Scène de "Echo" © Pauline le Goff

érotique. L’enjeu, en un sens, est de rendre à Echo l’intégrité physique et peut être la dignité qui lui sont dérobées dans le mythe d’Ovide. » Et c’est ainsi que, sorti de l'endormissement de son enfouissement, le héros sort de terre et sa voix résonne. Et c’est ainsi que Vanasay renoue furtivement avec la langue laotienne et le pays de son père.

Spectacle plein de ramifications et d’échos (c’est présentement la moindre des choses) , on y retrouve la performer Caritia Abell, présente dans Orphée aphone, précédent et second spectacle de la compagnie Lapsus Chevelü, on a plaisir à retrouver en scène Pierre François Doireau et de voir la frondeuse Nathalie Dessay en personne être embarquée dans cette aventure qui déjoue sans cesse ses règles de jeu, où les mythes sont retournés comme un gant et où la musique fédèrent les âmes errantes.  A un moment du spectacle, on s’assoit pour un pic nique. Et chacun picore. Beau moment palimpseste du spectacle.

Tout avait commencé par l’entrée en scène de Vanasay, nue comme il se doit, et seule, un ampli entre les mains devant son sexe d’homme. Tout s’apaise soudain. On est tout de suite avec elle, on est tout de suite avec eux, mais où sommes nous ?

Aux plateaux sauvages (Paris) du lun au ven 19h, sam 16h30, jusqu’au 24 septembre. Puis tournée : Théâtre Olympia – CDN de Tours du 4 au 7 oct, TnBA de Bordeaux du 18 au 22 oct, Halle aux Grains de Blois les 6 et 7 déc, Maison de la culture d’Amiens les 13 et 14 déc

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