Pauline Haudepin aime la salade mixte

Mariant « Raiponce », un conte pour enfants des frères Grimm, à l’enfance nourrie à la cuillère de son écriture, Pauline Haudepin, formée comme actrice à l’école du TNS a écrit « Les Terrains vagues » pour des amis de l’école, acteurs, scénographes, etc. Une pièce où l’on trouve de tout, des impasses comme du mystère.

Scène de la pièce "Les terrains vagues" © Jean-Louis Fernandez Scène de la pièce "Les terrains vagues" © Jean-Louis Fernandez
Raiponce est un conte des frères Grimm. Trop beau pour qu’on n’ait pas envie de le raconter. C’est une histoire qui commence de façon très quotidienne par une femme qui, enceinte, a envie de salades et plus précisément de raiponces (sorte de campanules dont on mange les feuilles et les racines) qui poussent dans le jardin d’à côté, derrière de hauts murs. Le mari va en voler une. Sa femme en veut encore. Il y retourne, se fait surprendre par la proprio, une sorcière. Ça se complique. La sorcière lui offre un deal : toutes les raiponces du jardin contre l’enfant. Comme sa femme ne peut plus vivre sans raiponces, le mari accepte.

Accusé de réception

La sorcière baptiste Raiponce l’enfant et l’emporte. Quand Raiponce a l’âge de 13 ans, la sorcière la cloître dans le haut d’une tour sans escalier. Chaque jour, elle vient en bas de la tour, appelle, la jeune fille déploie alors ses cheveux par une petite fenêtre et la sorcière lui monte sa pitance en se servant des cheveux comme d’une corde. Pour passer le temps, la jeune fille chante. Un jour, un prince, fils de roi, l’entend. Il la cherche, rôde au bas de la tour sans en trouver l’accès, en devient chèvre.

Un autre jour, il surprend la sorcière au pied de la tour. Faisant comme elle, il appelle Raiponce, elle déploie ses cheveux, il monte. Eblouissement réciproque. La jeune fille est bien trop innocente pour garder le secret. Et la sorcière bien trop sorcière pour ne pas rendre aveugle le prince. Dès lors, le fils de roi erre dans la forêt. Se considérant trahie par Raiponce, la sorcière lui coupe les cheveux et la laisse livrée à elle-même dans la forêt avec les deux jumeaux dont elle a accouché. Raiponce et le prince, éclopés de la vie, finiront par se retrouver. Happy end.

Fascinée par ce très beau conte, Pauline Haudepin, alors qu’elle était élève actrice à l’école du TNS, s’en est librement inspiré à la faveur d’une carte blanche pour écrire une pièce, Les Terrains vagues, en mettant dans le coup ses camarades de toutes les sections (jeu, scénographie, costumes, etc.). Pauline Haudepin, aujourd’hui sortie de l’école, le reprend pour quelques jours dans une des salles du TNS avec les acteurs de la création avant de le présenter à Paris.

Changement de registre

Le paysage de sa pièce n’est plus celui du conte : la forêt est devenu un terrain vague, une décharge ; la raiponce, une drogue hallucinogène. On y retrouve une femme enceinte qui donne sa progéniture contre des drogues à un dealer-alchimiste habillé en femme. 13 ans plus tard, elle reviendra, ce qui ne sera pas du goût de l’homme qui comme la sorcière sait rendre quelqu’un aveugle et, dans sa cuisine, sait touiller des drogues dures ou maintenir durement la nuque d’une femme dans un évier. Il sera aussi question d’une tour. Ce sont là les corrélations les plus visibles avec le conte. Il y en a d’autres, plus secrètes ou plus discrètes.

On ne passe pas impunément de la lecture d’un conte à la conception d’un spectacle. On est frappé par l’opposition entre la langue des frères Grimm, simple, linéaire, chronologique, et celle de Pauline Haudepin à la fois plus heurtée et plus apprêtée, plus tortueuse et jouant avec la chronologie comme avec le feu. Pauline Haudepin travaille à l’envi ses choix de mots et la construction de ses phrases. A force de trop les nourrir, elle finit ici et là par les gaver, cela peut s’avérer d’autant plus contre-productif que ses mots et ses phrases nous parviennent portés par les corps et les voix des acteurs. Si on ajoute à cela la façon dont les différents tableaux jouent avec la temporalité en la chavirant, c’est toute la pièce qui foule des terrains vagues. Cela ne va pas sans charme car cela crée des zones d’ambiguïtés entre un onirisme et un réalisme qui jouent des coudes en faisant une partie de billard. Le cocon du conte à l’ancienne désintégré est saccagé par les bourrasques du réel (le prince naguère charmant devient un pyromane). Cependant, la courbe de la pièce s’en ressent : sa structure est friable. Le plaisir qui nous pique en traversant Les Terrains vagues se niche dans des instantanés tels que le jeu d’étreintes, par exemple. On ne boude pas ces plaisirs. On en voudrait encore. Il y a là l’enfance d’une écriture qui cherche à s’affirmer en pistant et en brouillant de facéties le passage de la très jeune fille à celui de la très jeune femme, personnages joliment portés par les deux actrices que sont Marianne Deshayes et Dea Liane.

Les Terrains vagues, texte et mise en scène Pauline Haudepin, ts les jours 20h sf sam 24 à 16h, au TNS salle Hubert Gignoux, jusqu’au 24 nov, puis du 29 nov au 11 déc au Théâtre de la Cité internationale à Paris.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.