Printemps des comédiens : De Carmelo Bene à Ariel Garcia Valdes

Nathalie Garraud et Olivier Saccomano mettent Hamlet en pièces, Frédéric Borie et Nicolas Oton monologuent chez Stendhal. Le théâtre est un casino. Les uns perdent, les autres gagnent à être connus.

En 1979, paraissait un petit ouvrage savant et savoureux aux Éditions de minuit : Superpositions co signé par Carmelo Bene (immense metteur en scène, cinéaste et acteur italien) et Gilles Deleuze (que l’on ne présente plus). Le premier faisait paraître Richard III ou l’horrible nuit d’un homme de guerre (traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro et Danielle Dbroca) d’après la pièce de Shakespeare et sa mise en scène détonante, le second signait Un manifeste de moins, un essai à propos du théâtre de Carmelo bene et, en particulier, son usage de Shakespeare.

Dès la première page, on lit ceci : « Il ne s’agit pas de ‘critiquerShakespeare, ni d’un théâtre dans le théâtre, ni d’une parodie, ni d’une nouvelle version de la pièce, etc.. CB [Carmelo Bene] procède autrement, et c’est plus nouveau. Supposons qu’il ampute la pièce originaire d’un de ses éléments. Il soustrait quelque chose de la pièce originaire. Précisément sa pièce sur Hamlet, il l’appelle non pas un Hamlet de plus, mais un ’Hamlet de moins’ comme Laforgue . Il ne procède pas par addition mais par soustraction, amputation. »

Sans y faire explicitement référence dans la feuille de salle, c’est évidemment à ce texte qu’Olivier Saccomano (écriture) et Nathalie Garraud (mise en scène et scénographie) pensent en titrant leur spectacle Un Hamlet de moins. Le dossier ne presse n’en dit pas davantage ce qui est pour le moins surprenant .

Saccomano et Garraud , eux aussi, procèdent par soustraction : « on est partis d’une hypothèse simple : si on retire les éléments stables du pouvoir monarchique et patriarcal (pères, mères, rois, reine, ministres), restent les fils et les filles ». Des personnages disparaissent (ne cherchez par le spectre, même en coulisses) on se recentre autour d’Hamlet, Ophélie, Laërte et Horatio « (..) comme si on pouvait les séparer de la trame des conflits connus et mille fois rabâchés qui structurent les rapports de pouvoir ». Soit, mais à quoi bon ? On se le demande tout au long du spectacle. C’est un jeu, une table de soustractions dont on perçoit mal l’enjeu . Cela revient par trop souvent à singer Shakespeare . Exemple :

« Laêtre. Hamlet...tu préfères être ou ne pas être ?

Hamlet/Horatio. Ouhhh !

Ophélie. Hamlet...tu préfères que tout finisse ou que rien ne commence ?

Hamlet. Ophélie ..tu préfères être fouillée par ton frère toutes les deux minutes, ou accouchent tous les deux ans ? »

On est loin de Shakespeare, loin de la langue flamboyante et de l’humour noir de Carmelo Bene au service de l’auteur anglais. Les quatre jeunes (Cédric Michel, Florian Onnéin, Conchita Paz et Charly Totterwitz) entraînés dans l’aventure se démènent vaillamment sur l’escalier tenant lieu d’espace de jeu (seule idée forte de la soirée). Ils font partie de la troupe associée au Théâtre des Treize vents que dirigent Garraud et Saccomano avec un projet original bien plus pertinent que ce spectacle qui s’échoue au bas de ses marches et s’avère être un Hamlet de peu de choses.

Frédéric Borie et Nicolas Oton sont, comme beaucoup d’autres, des enfants d’Ariel Garcia Valdes, grand acteur mais aussi grand directeur qui a marqué de son empreinte l’école nationale de théâtre de Montpellier en lui donnant un bel élan et un esprit. Mission accomplie, il décida de passer la main. Cependant, il continue de suivre, de près ou de loin, les jeunes actrices et acteurs qu’il avait contribué à former et à grandir. Il y a deux ou trois ans Nicolas Oton avait confié à Frédéric Borie le rôle de Raskolnikof dans son Crime et châtiment créé à Perpignan. Un spectacle intense, prenant, obsédant (lire ici) qui aurait dû faire le tour des scènes nationales. Honte aux directeurs de théâtre et de festivals, il n’a pas tourné du tout. Il y a quelque chose de pourri au royaume des acheteurs de spectacles, des directeurs de festivals, des experts , etc.

Frédéric Borie et Ariel Garcia Valdes (gros lecteur) ont une passion commune pour Stendhal et le maître a mis entre les mains de l’ancien élève La vie de Henri Brulard où Stendhal parcourt sa propre vie. Il en a résulté un spectacle que joue, seul en scène, Frédéric Borie, sous l’œil de son ami metteur en scène Nicolas Oton et dans des éclairages d’un ami de la famille, Georges Lavaudant. Cela s’appelle Casino Stendhal.

Mais ne cherchez pas l’entrée du Casino, il n’y a ni machines à sous, ni épicerie. Au temps de Stendhal, le casino désignait un cercle, mais aussi un bordel, un lupanar, délicieuse polysémie dont le spectacle fait son beurre et qui correspond bien à l’écriture vagabonde de Stendhal dans ce livre. L’acteur nous y entraîne, nous guide et assure le spectacle, à la fois présentateur, acteur, directeur et gardien de nuit. La musique, très présente dans le spectacle comme dans la vie de Stendhal pourvoie aux envolées et respirations. Le théâtre revient par la porte du récit dérivé d’une amitié remise en selle au fil d’un sémillant casino. Entre nous soit dit, on en apprend de belles sur les jeunes années d’Henri Beyle alias Stendhal. Casino casino...

Un Hamlet de moins jusqu’au 26 juin au Théâtre des treize vents. Puis le 3 juillets à Grasse.

Casino Stendhal les 23 et 24 juin au Théâtre de l’Archipel, salle Grenat, Perpignan.

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