« Décris-Ravage » : après le formidable spectacle, une superbe bande dessinée

Dans « Décris-Ravage », au fil d’une conférence-spectacle de trois bonnes heures en six épisodes, Adeline Rosenstein abordait la question palestinienne par tous les bouts du passé. Alex Baladi refait le parcours, érudit et ludique, avec les armes de la bande dessinée qu’il préfère : le crayon de papier, le noir et le blanc, des bulles de mots et une noria de cases où le lecteur doit faire sa part.

extrait du troisième épisode "Les cabanes" © baladi extrait du troisième épisode "Les cabanes" © baladi
Décris-Ravage, la conférence-spectacle d’Adeline Rosenstein, s’est constituée en plusieurs étapes et épisodes avant d’être présentée dans son intégralité. Un travail qui aura duré sept ans. J’avais rendu compte des quatre premiers épisodes il y a plusieurs années (lire ici). Depuis, deux autres ont bouclé le périple. Il en va de même pour la bande dessinée en cours d’Alex Baladi qui reprend le cheminement de ce spectacle qui s’apparente à une « conférence documentaire ». Le troisième volume vient de paraître, trois autres suivront. Fidèle et infidèle, la bande dessinée raconte à sa manière Décris-Ravage.

De la page à la case

Ces albums sont le fruit d’une complicité caustique de tous les instants entre Adeline et Alex, mais aussi une gageure fruit d’une gageure. Le spectacle se présente en effet sous la forme de conférence qui prend appui sur des documents et des images... que l’on ne voit pas. Ou plutôt que l’on imagine quand, faisant référence à l’un de ces éléments et se tournant vers un tableau blanc, Adeline Rosenstein y lance une boulette de papier maculée de la sueur du labeur, ou quand les actrices qui l’entourent, vêtues de noir tout comme elle, se livrent à quelques circonvolutions sur le plateau.

Comment traduire cela sur le papier ? D’abord en s’en tenant à l’essentiel ; la page faite de cases et bulles de tailles variables, un crayon (personnage récurrent au demeurant) et des mots en écho. C’est tout. Pas de couleurs (sauf sur la couverture) hormis celles qui dominent la conférence-spectacle : le noir et le blanc. Pas de scènes détaillées mais des amorces de détails, pas de vues d’ensemble mais des gros plans. Adeline Rosenstein définit Décris-Ravage comme l’« action d’endommager considérablement une chose en la décrivant ».

Le premier volume, reprenant le déroulé de la conférence théâtrale, a pour titre : « Décrire l’Egypte, ravager la Palestine ». Tout commence donc par « les campagnes d’Egypte et de Syrie de Napoléon Bonaparte » comme l’indique le texte qui accompagne la première case : vide. La seconde précise : « Un gros gâchis sur trois ans ». Cette fois, la case émet un trait de crayon qui amorce ce qui peut sembler un nuage ou un tour de chauffe du crayon. Puis vient la troisième case avec ce texte : « Il semblerait qu’une perte de 10 000 hommes sur trois ans ne soit pas “énorme” en comparaison avec les guerres qui suivront. » Cette fois, le nuage se déploie en trois amorces au-dessus d’une ligne sous laquelle, dans l’angle inférieur gauche de la case, se presse des petits traits. Traces de pas laissées par une armée en déroute ? De paysans fuyant devant des hordes de hussards ? Il en va des cases de la bande dessinée comme du tableau de la conférence où se crashent les images : elles prêtent à l’imagination.

Les pages suivantes sont inspirées par l’ouvrage de l’historien Henry Laurens (auteur de L’Expédition d’Egypte 1798-1801, Seuil, 1987), historien qu’Adeline Rosenstein est souvent allée écouter et avec lequel elle a plusieurs fois conversé.

Ce premier volume s’achève par un bijou qui est une mise en cases d’un « exercice de traduction ». Cela sera également le cas à la fin du second volume qui a pour sujet la suite de la conférence : « décrire l’empire ottoman aux alentours de 1830 ». Ce second volume est préfacé par Julia Strutz (historienne de la ville d’Istanbul et chercheuse) qui a participé aux représentations de Décris-Ravage lors des premiers épisodes. Elle écrit : « Ce livre est aussi un livre sur des temps troublés, écrit en des temps troublés. (…) Tandis qu’on joue, écrit, dessine, des bombes tombent sur …, les combats de rues continuent à …, les … fuient leur génocide et leur réduction en esclavage, les … sont brûlés vifs dans les caves, et tous les jours, dans les prisons … des détenus … sont torturés. »

« Il y avait trois villages »

Le troisième volume qui vient de sortir en librairie sous le titre « Décrire et inventer la Terre sainte » est préfacé par Olivier Neveux qui insiste justement sur la notion de cadre, commune à la conférence et au livre, notion qui englobe « la gravité » et « la drôlerie » des deux.

extrait du troisième épisode "Les cabanes" © Baladi extrait du troisième épisode "Les cabanes" © Baladi
Pour preuve : une des premières séquences du livre intitulé « Des cabanes » où Baladi, après Rosenstein, reprend un entretien filmé par le réalisateur Ron Cahlili pour son film Du côté gauche. Le cinéaste filme plusieurs fondateurs du kibboutz Megiddo, au pied du mont Armageddon. Cela donne des cases faites de bulles à mots essentiellement où apparaît parfois l’amorce d’une main. Le dialogue rappelle celui qui traverse le spectacle En avant Kaddish de David Geselson. « On a pris un endroit vide », dit l’un ; « il y avait trois villages », rétorque un autre. Mais ce n’était que des « cabanes » renchérit un troisième. « Il n’y avait pas que des cabanes, il y avait des magasins ici, avec des marchandises. Je sais, je suis rentré dedans », argue un quatrième. Des bulldozers sont arrivés et « on a aplati le village ». Se pose alors encore une fois un problème de traduction. « Aplati », est-ce le bon mot ? Une interrogation récurrente dans le spectacle d’Adeline Rosenstein et dans la bande dessinée de Baladi. Les deux véhiculent et procurent la même chose : une fête de l’intelligence.

Décris-Ravage par Adeline Rosenstein & Baladi, premier épisode (72p., 15€), deuxième épisode (96p., 17€), troisième épisode (80p., 16€), éditions Atrabile.

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