Fassbinder aime le théâtre, la preuve par son cinéma

Pierre Maillet a voulu porter au théâtre d’un seul coup trois scénarios de Fassbinder qui ont donné naissance à trois très beaux films. On y mesure la force des dialogues du metteur en scène allemand mais le méga projet de Maillet, qui tient plus du collage que du montage, manque de souffle.

scènS de de "Le bonheur(n'est pas toujours drôle)" © Tristan Jeanne Vales scènS de de "Le bonheur(n'est pas toujours drôle)" © Tristan Jeanne Vales
C’est avec une pièce de Rainer Werner Fassbinder, Preparadise Sorry Now, que l’acteur Pierre Maillet avait signé sa première mise en scène en 1995. Un début éclatant puisque, cette année-là, ce spectacle recevait le grand prix du festival Turbulences organisé par le Théâtre du Maillon à Strasbourg alors dirigé par Claudine Gironès. Ce festival n’existe plus, Maillet a créé de nombreux spectacles au sein de la compagnie Les lucioles dont il est l’un des membres fondateurs, revenant ici et là à Fassbinder.

Théâtre ou cinéma, un art du dialogue

Il le retrouve aujourd’hui avec un projet ambitieux : sous le titre Le bonheur (n’est pas toujours drôle) emprunté à Fassbinder ; Maillet présente, en une soirée, l’adaptation de trois scénarios de Fassbinder devenus des films : Le Droit du plus fort, Maman Küsters s’en va au ciel et Tous les autres s’appellent Ali.

Dans le programme, Pierre Maillet cite la phrase justement célèbre de Fassbinder : « Je fais des films comme si je faisais du théâtre et je mets en scène du théâtre comme si je réalisais des films. » Phrase d’autant plus opérante que ses pièces des années 60 donneront naissance à des films comme Le Bouc (dont j’ai parlé récemment à propos du beau périple Fassbinder mené par Bruno Geslin, lire ici) et ont été écrites dans une écriture souvent mitoyenne entre le théâtre et le cinéma. Ce qui est frappant dans les scénarios de ses films des années 70 (nullement précédés ou accompagnés par une version théâtrale), et c’est le cas des trois films choisis par Maillet sortis respectivement en 1973, 1974 et 1975, c’est que les dialogues y sont conséquents et très denses. On peut s’en rendre compte en lisant ces trois scénarios publiés en semble par L’Arche en marge du spectacle.

Ces dialogues incisifs et intensifs auraient pu être un point de départ pour que Pierre Maillet se détache des films. D’un côté, il ne le fait que trop partiellement et la mise en scène théâtrale en subit les mauvaises conséquences (manque de rythme, etc.) ; de l’autre, on voit mal l’articulation entre Le Droit du plus fort et les deux autres scénarios. Malgré les trois bonnes heures que dure le spectacle (avec un entracte), Maillet semble avoir été dépassé par l’énormité de son projet. Tous les autres s’appellent Ali, qui vient en dernier, est part trop escamoté, sans doute cette partie souffre-t-elle d’un manque de répétitions et de coupes trop intempestives.

C’est très dommage car, en se succédant, Maman Küsters s’en va au ciel et Tous les autres s’appellent Ali constituent un diptyque autour d’une vieille femme, héroïne principale interprétée par l’incroyable Marilu Marini. Avec sa pointe d’accent argentin, l’actrice a fait partie des riches heures de la troupe des argentins du TSE d’Alfredo Arias avant de suivre sa route.

Madame Küsters, Emmi et Marilu Marini

« On vivait au jour le jour sans trop se poser de questions. Maintenant, je me dis que j’aurais dû lui demander plus souvent, il avait peut-être ses soucis. Il a tout gardé pour lui », dit Maman Küsters en parlant de son mari. Ce dernier a poignardé le fils du patron de l’usine (sur fonds de rumeurs de licenciements), et s’est ensuite suicidé. Ce n’était pas un militant syndical ni politique, il se méfiait des communistes. La presse à scandale et la famille se jettent sur le mort et la veuve pour en tirer profit. Quand au Parti communiste allemand, il entend bien utiliser le drame en enrôlant maman Küsters. Il y parvient : la vieille femme sait gré de s’occuper d’elle. Et moment fort du film comme du spectacle ; elle prend la parole dans un meeting du Parti communiste allemand. Le but est atteint, le parti la laisse tomber. Les anarchistes prennent le relais jusqu’au drame final : les anars occupent le journal, madame Küsters qui est avec eux tombe sous les balles de la police. Fassbinder avait aussi écrit une fin plus douce, Pierre Paillet présente les deux.

On retrouve un schéma similaire dans Tous les autres s’appellent Ali. Femme de ménage, Emmi vit seule. Dans un café, elle rencontre Salem, ouvrier émigré arabe, beaucoup plus jeune qu’elle. Ils finiront par vivre ensemble et même se marier. Cela ne va pas sans faire jaser les mauvaises langues et créer du malaise. Corps jeune, celui qui s'appelle Ali ira retrouver une femme de son âge qui ne demande que ça. Mais quand il se retrouvera à l’hôpital atteint d’un ulcère à l’estomac, incurable, c’est Emmi qui restera à son chevet.

Dans ces deux rôles, Marilu Marini parvient à nous faire oublier l’actrice pourtant inoubliable de ces deux films, Brigitte Mira.

Comédie de Caen, Théâtre d’Hérouville-Saint-Clair, ce soir. Jusqu’au début février, spectacles, expositions, rencontres autour de Fassbinder et de son univers. Le spectacle sera à la Comédie de Saint-Etienne du 5 au 7 février ;

L’ensemble des trois scénarios est publié aux éditions de L’Arche, 158p., 16€.

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