Comment Marion Siéfert et Gurshad Shaheman jouent avec les spectateurs

Seule en scène, elle signe « 2 ou trois choses que je sais de vous » ; seul en scène, il signe « Pourama Pourama ». Il s’exhibe ; elle se cache. Tous deux déplacent en douceur la notion de spectateur.

Scène de "Pourama Pourama" © Jeremy Meyseng Scène de "Pourama Pourama" © Jeremy Meyseng
« Faites vite, ça va commencer », m’avait dit la caissière d’un théâtre multi-salles de la rive gauche. Je grimpais les escaliers, poussais une porte, la salle était plongée dans le noir. Sur scène, dans une faible lumière, un acteur au visage anguleux et aux yeux comme hallucinés, disait son texte, doucement, comme si une voix intérieure remontait jusqu’à ses lèvres. A tâtons, je m’asseyais, j’écoutais. Puis, à la faveur d’un changement de lumière sur le plateau, la salle s’éclaira quelque peu, je regardais autour de moi : j’étais seul.

Cela me tétanisa. Avant que je ne sois assis devant lui, l’acteur jouait devant une salle vide. S’en était-il aperçu ? Regardant le plus souvent vers les projecteurs, on bien cassant son corps et comme cherchant son texte au creux de lui-même, à qui parlait-il ? A lui-même ? Aux dieux du théâtre ? Aux spectateurs absents ?

Touch me

Seuls en scène, le sont aussi Marion Siéfert et Gurshad Shaheman, mais eux ne sauraient se passer de spectateurs. Les « seul(e)s en scène » des humoristes parlent au public en le regardant, usent de tous les ressorts pour le faire rire. Siéfert et Shaheman procèdent autrement. Même si le public est réuni dans une salle, elle et lui s’adressent à chacun de ses membres. Les spectateurs sont au cœur du spectacle que chacun de ces deux artistes vient de présenter dans le cadre des cinq « Soli » au CDN d’Orléans (lire ici). C’était aussi le cas, dans une moindre mesure, pour Sébastien Barrier et son formidable spectacle à durée variable Savoir enfin qui nous buvons (lire ici) qui figurait dans le même programme.

Sous le titre Pourama Pourama, magnifiquement énigmatique, délicieusement sonore et portant en lui-même son propre miroir, Gurshad Shaheman réunit trois « performances d’une heure », chacune relatant une période de sa vie. Ce n’est qu’après avoir écrit « dans des temporalités différentes » ces « trois entités indépendantes » qu’il s’est aperçu qu’elles formaient un ensemble. Il songea alors à les réunir.

Touch me raconte son enfance dans son pays, l’Iran, alors en guerre avec son voisin, l’Irak, pays frontalier où se situe Kerbala, lieu saint des chiites. La figure du père est dominante dans ce premier volet. Gurshad Shaheman ne s’en tient pas à ses rapports avec son père pendant l’enfance. Il fait des sauts dans le temps, voici le père qui arrive en France pour se faire soigner dans le pays où son fils a choisi de vivre.

L’acteur nous accueille en distribuant à chaque spectateur un masque semblable à celui qu’il porte lui-même en haut de son front et chacun va en faire autant. On prend place sur des coussins ou sur l’une des chaises disposées ici et là formant un vague cercle autour d’une table couverte de verres. Tandis que son récit commence en voix off, il remplit les verres. Le récit s’interrompt. Gurshad nous invite d’un geste à venir nous servir au « vodka bar ». Délicieux moment de détente. Le théâtre s’éloigne ou plus exactement trouve sa place exacte : celle de l’entre-deux.

Plat iranien

Le récit reprend. L’acteur se tient debout parmi nous. Comme un épouvantail. Silencieux, comme ailleurs, il ne bouge pas. Le récit s’interrompt. Un panneau lumineux indique « touch me ». Après quelques instants d’hésitation, un des spectateurs se lève et va toucher l’acteur. Aussitôt le récit reprend. Le spectateur retourne à sa place, le récit s’interrompt. Et reprendra lorsqu’un autre spectateur viendra toucher qui la main, qui le bras, les cheveux, certains allant jusqu’à s’adosser à lui. C’est aussi simple que cela. Un jeu, une connivence, et plus encore. Une grande tendresse s’établit comme d’elle-même entre les spectateurs et l’acteur et à travers lui avec cet enfant qu’il fut, ballotté par l’Histoire et fessé par son père autoritaire. On le touche et son récit nous touche.

Dans la seconde partie, Taste me, c’est l’adolescence, l’exil avec sa mère loin de son pays, l’éveil des sens. Le dispositif est plus classique : un repas. Habillé en femme, Gurshad Shaheman cuisine devant nous un plat iranien, ses gestes suivent, en le ponctuant, le déroulement du récit. Puis il remplit les assiettes, sert un à un les spectateurs (quelques personnes viennent l’aider). L’éveil des sens s’émonde en métaphores.

Trade me est le titre de la troisième partie. Le père et la mère s’éloignent, l’acteur est en France et vit son homosexualité de bien des façons : rencontres amoureuses, rencontres tarifées, rencontres imprévues, et parallèlement le théâtre grandit en lui. Commerce du sexe et jeu des apparences. L’acteur se tient au centre d’une pièce dont on ne voit qu’à demi ce qui se passe à l’intérieur. Les spectateurs sont disposés tout autour de cette chambre qui est aussi une cage, un backroom. Chacun a reçu un numéro à l’entrée et celui dont le numéro s’affiche est convié à entrer dans la chambre (des numéros jokers cassent la règle et celle ou celui qui veut y va). Seul ou en présence d’un invité, Gurshad Shaheman poursuit son récit à l’aide de bouquets de fleurs, de vêtements et de fléchettes. Chemin faisant, chaque spectateur est devenu un compagnon de voyage.

Ce qui nous accompagne de bout en bout, c’est la voix de l’acteur veloutée par le micro et comme détachée de son corps, cet étrange dialogue entre les deux, cette vraie vie comme chuchotée qui lorgne vers le conte persan si l’on veut, la romance si l’on veut (remember Patricia Kaas). Elle panse les plaies du vécu et, partant, enchante Pourama Pourama

Profil Facebook

Marion Siéfert ne se raconte pas directement, même si apparaît parfois la page Facebook de Ziferte, anagramme de Siefert où le S se raidit en Z (hommage au livre de Roland Barthes S/Z ?). C’est nous, spectateurs d’un soir, qu’elle raconte dans 2 ou 3 choses que je sais de vous, mais elle aussi se raconte, insidieusement, au ricochet de nous.

Fait à partir des spectateurs qui le voient, le spectacle ou la performance (aucun mot ne convient bien) est donc différent(e) chaque soir, unique. Même si de soir en soir, le texte que l’on entend en voix off est pour partie le même, lors de ces moments où la voix dit je : « C’est la première fois que je viens ici. Cela peut sembler étrange que nous nous y retrouvions. Et pourtant c’est toute la particularité de la rencontre. Nos trajectoires ordinaires ne se rencontrent pas, nos points d’intersection ne peuvent se situer que dans l’extraordinaire. »

Une voix étale et douce comme celle de Gurshad Shaheman. Et comme lui, Marion Siéfert joue de l’écart entre le corps et la voix, dissociés. Au demeurant, rien ne dit que cette voix soit la sienne. « Vous entendez ma voix et pourtant, ce n’est pas la mienne », dit la voix off, on sait que le théâtre est fortiche en mentir-vrai.

Scène de "2 ou 3 choses que je sais de vous" © Mathieu Barrière Scène de "2 ou 3 choses que je sais de vous" © Mathieu Barrière
Tout commence comme au théâtre : une femme apparaît sur scène dans un costume de scène qui moule son corps élancé, une tenue qui lorgne du côté de Catwoman, assortie d’un bustier qui, lui, lorgne du côté de Jean-Paul Gaultier. Une impeccable silhouette qui se livre à des jeux de doigts élégants à la limite du maniérisme. Elle ne dit rien, elle ne dira jamais rien. Elle vient vers nous qui sommes assis dans la salle du théâtre. Descendue de la scène, elle s’arrête devant un spectateur, le regarde intensément, essaie de capter son regard, tente une amorce de sourire, parfois lui prend la main comme on le fait à un être en souffrance. Et puis, enjambant les rangs, elle passe à un autre. Et ainsi de suite.

Pendant ce temps, sur un grand écran dressé au fond de la scène sont projetés des enchaînement de captures d’écrans de pages Facebook, celles des spectateurs qui sont dans la salle, du moins ceux (nombreux) qui ont un profil de la sorte, et dont les adresses, connues du service des relations publiques du théâtre, ont été communiquées à Marion Siéfert.

Elle rentre ainsi dans ces vies par ce qu’elles en livrent dans leur profil public : des propos, des photos, des informations. Elle observe des récurrences, crée des liens entre des personnes qui ne se connaissent peut-être pas, note que X, Y et Z ont défilé le même jour au même endroit et pour la même cause, remarque que M et N se trouvait au même endroit tel soir. Cela touche parfois à l’intime mais sans effraction : Facebook est une place publique. La voix nous dit qu’elle voudrait (ou fait mine de vouloir) entrer dans cette confrérie d’amis qui n’en est pas une. Elle construit des récits dont les spectateurs présents dans la salle sont les héros. Et à la fin, revenue sur scène, après avoir chanté une chanson au micro, elle salue. Tout de même. Et on l’applaudit tout de même.

Public et spectateurs

Serait-on passé de la notion de public à celle de spectateurs comme on est passé d’utopies collectives à des visées plus individualistes ? Un livre récent revient sur la présence du Living theatre au Festival d’Avignon en juillet 1968 sous forme d’une batterie de témoignages de ceux qui ont vécu l’événement (Avignon 1968 & le Living theatre, entretiens réalisés par Emeline Jouve, éditions Deuxième époque). Des témoignages qui expriment des points de vue parfois opposés et un déroulé des faits qui n’est pas toujours le même. Hans Echnaton Schano faisait partie de l’équipe du Living et jouait dans les différents spectacles dont Paradise now. Il se souvient : « Notre public n’avait jamais rien vu de tel : une pièce dans laquelle ils deviennent eux-mêmes acteurs, qu’ils le veuillent ou non, et qu’ils aient, plus ou moins consciemment, choisi de jouer un rôle actif ou passif à nos côtés. »

Un spectateur assis dans son fauteuil (ou sur un coussin) est-il un être passif ? Il peut activement s’y endormir, rêvasser, oublier tous les acteurs sauf un qui focalise son regard et son écoute, il peut ne pas rire quand toute la salle s’esclaffe ou bien être le seul à rire. Dans l’un de ses derniers livres, Le Spectateur en dialogue (POL, 1995), Bernard Dort évoquait les spectacles de Peter Zadek où le metteur en scène allemand laissait la salle allumée pendant la représentation, agaçant certains spectateurs tandis que d’autres raillaient un snobisme teuton. Dort concluait : « Cette lueur qui unit, sans toutefois confondre la salle et la scène, loin d’être la négation du théâtre (…), souligne à la fois notre familiarité avec le théâtre et l’étrangeté que celui-ci n’en conserve pas moins. Peut-être constitue-t-elle comme un appel à y aller voir d’un peu plus près et à scruter plus attentivement ce que c’est que de jouer et ce que c’est qu’être un spectateur. Bref, elle est la promesse d’une clarté partagée. » C’est peut-être aussi cela que cherchent Marion Siéfert et Ghurshad Shaheman : une clarté partagée.

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