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Billet de blog 23 juin 2022

Vlad Troitskyi, grand prix européen de la SACD, signe « Danse macabre »

Exilés en France, le metteur en scène Ukrainien Vlad Troitskyi et les actrices-chanteuses -musiciennes des Dakh Dauthers présentent une déchirante « Danse macabre ». Et la SACD met à l’honneur deux artistes ukrainiens : le cinéaste Oleg Sentsov et Vlad Troitskyi. Portrait – souvenir du créateur, entre autres, du théâtre Dakh

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Scène de "Danse macabre" © OleksandrKosmach

Lundi dernier, Vlad Troitskyi, l’air ébouriffé comme à son habitude, était dans le jardin de la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques), pour la remise annuelle des prix. Cette année, la société des auteurs avait décidé d’honorer l’Ukraine en accordant deux grand prix européens, l’un à Oleg Semtsov et l’autre à Vlad Troitskyi.

Quelques jours auparavant, Vlad Troitskyi avait présenté Danse macabre sur la scène du théâtre de l’Odéon-Berthier, avec les Dakh daughters (Natacha Charpe, Natalaia Hanlanevych, Rusiana Khazipova, Solomia Melnyk, Anna& Nikitina) et, son épouse, Tetiana Troitska. Tous sont en exil à Vire, en Normandie, depuis mars dernier, accueillis par la directrice du CDN Lucie Berelowitsch (qui avait signé une Antigone avec les Dakh daughters) et logés avec l’aide de la municipalité.

Je me souviens. J’avais rencontré Vlad Troitskyi pour la première fois à Kiev en 2009 lors de la troisième édition du Gogol fest, Dix jours durant le Gogolfest occupait l’Arsenal de Kiev désaffecté et comme abandonné. Probablement l’une des plus grandes friches du monde s’étendant sur plus de 60 000 m2. Une foule énorme, jeune. Un service d’ordre quasi invisible. Des expos de peintures et de photos où l’amateur côtoyait le professionnel et où l’humour était souvent de rigueur, des projections de films, des spectacles dans des halls aux imposantes colonnes de pierre, des installations, des concerts de rock ou de fado, des débats à n’en plus finir.

Cette cohabitation inédite des arts, cette atmosphère de fête, c’était le rêve de Vlad Troitskyi. Je m’attendais à voir un type nerveux, affairé, voire un maigrelet à lunettes comme son quasi homonyme. Rien de tel. Je découvrais un homme flegmatique comme sorti d’une longue sieste, les yeux embués de sommeil et de rêveries, les cheveux follement en bataille, un visage plutôt rond. Un homme calme, incroyablement calme au milieu de cette foule qu’il semblait apaiser par sa présence tranquille. Il ressemblait plus à un SDF ou à un poète qu’à un manager.

Mais derrière le look bigarré veillait le manager. Entouré d’une fine équipe, celle du théâtre Dakh qu’il dirigeait en avait fondé quelques années auparavant, Troitskyi et ses acteurs, dix jours durant, ont fait une fête de ce festival portant le nom de l’écrivain le plus cher au cœur des ukrainiens. Kiev n’avait jamais connu une manifestation artistique aussi ample et aussi libre, à mille lieues des cérémonies officielles encore très soviétiques à lépoque, à mille lieues aussi des opérations marketing de firmes ou de milliardaires. Le grand art de Troitskyi, hier comme aujourd’hui, est de savoir naviguer entre les gouttes et avec tact. Des riches sponsors, il en avait trouvé pour ce festival, mais comme lui, ils se faisaient discrets. Troitskyi est un fédérateur hors pair.

Vlad Troitskyi devant le buste de Beaumarchais à la SACD lundi dernier © LNPhotographers/SACD

Diable d’homme ! Comme beaucoup de futurs artistes nés en Union soviétique, il avait fait des études scientifiques. Et non des moindres : l’école polytechnique. Au sortir des études supérieures, ses travaux de physiciens lui valent d’être remarqué par des revues américaines. Au moment de l’éclatement de l’Union soviétique, il investit ses connaissances scientifiques et sa clairvoyance dans le business. Fortune faite, pour assouvir pleinement a passion, il entre comme élève dans la grande école de théâtre moscovite, le GITIS.

De retour au pays, après quelques aventures, en 1994 Vlad Troïtskyi fonde à Kiev le Centre d’art contemporain Dakh (toit), une sorte d’hôtel des arts où l’on fait de la musique, du théâtre et où on y expose. L’esprit du futur Gogolfest qu’il créera dix ans plus tard, est déjà là. Cette année-là, alors qu’il signe ses premiers spectacles, il crée au sein du Dakh le groupe de musique DakhaBraha, catalogué comme « ethno-chaos », un qualificatif qui résume bien la musique du groupe (aujourd'hui connu dans le monde entiet et actuellement en tournée aux Etat-Unis). Très vite aussi, Troitskyi crée une école de théâtre alternative où des professeurs formés à Moscou dans le sillage d’Anatoli Efros et d’Anatoli Vassiliev viennent former les jeunes acteurs ukrainiens, loin des professeurs de l’école officielle de Kiev le plus souvent fossilisés dans des dogmes soviétiques. A l’exception d’un seul, un vieux monsieur respecté, l’auteur, pédagogue et metteur en scène ukrainien Vladimir Oglobline qui, avant de mourir en nonagénaire en 1995 aura eu le temps de transmettre son savoir à Vlad et aux jeunes actrices et acteurs du théâtre Dakh.

Pour financer et animer toutes ces activités, Vlad Troitskyi s’est rapidement éloigné du business tout en gardant des parts dans des affaires qui lui offrent alors des revenus substantiels avec lesquels il paie ses acteurs et finance ses spectacles. Car cette aventure, fondatrice du nouveau théâtre ukrainien, n’est aucunement subventionnée. L’utopiste en lui fait la paire avec l’entrepreneur, le businessman avec l’artiste, le pragmatiste avec le rêveur. Un homme fort en paradoxes.

Et il en va de même pour l’éventail de ses spectacles. Dans l’une des vastes salles de l’Arsenal, j’avais pu voir La mort de Gogol . Le public était installé sur un gradin devant une imposante lande de terre noire et au-delà un bassin de quelques centimètres d’eau sur plus de 50 mètres de long où les acteurs évoluaient, leurs voix modulant leur réverbération tandis que le groupe DakhaBraha, installé sur le côté, les accompagnait de ses stridences et de son lamento obsédant. Un spectacle magnifique qui nous transportait dans l’Ukraine des tréfonds.J'en verrai d'autres l'année suivante, très différents²

Au théâtre Dakh aménagé au pied d’un immeuble à deux pas du terminus d’une des lignes du métro qui desservent Kiev, les dimensions sont stout à fait  à l opposé de la scénographie gigantesque vue à l’Arsenal: on passe à une scène de 6 mètres sur 6. Sur le plateau, à travers des spectacles comme son Prologue à Lear  ou des nouvelles paysannes de Pirandello, Vlad Troitskyi déploie les circonvolutions d’un même univers qu’il nomme « mystique Ukraine » . Un petit théâtre unique en Ukraine Et qui aura tenu en haleine ses spectateurs à de 1999 jusqu'à ces derniers mois.

En fait, rien ne ressemblait mieux à Vlad Troïstkyi que son théâtre fait de bric et de broc qu’il a dû abandonner. malgré lui, à l’heure de l’exil. Mais conjurons les temps, et parlons au présent du théâtre Dakh.

On y entre par une porte en bois comme en possède beaucoup d’immeubles datant des années soviétiques. Derrière la porte, un étroit couloir long de deux ou trois mètres. Au fond à gauche un petit rebord qui tient lieu de caisse, à droite en retrait un petit vestiaire où déposer son manteau en hiver et emmailloter ses chaussures dans des chaussons en plastique bleu pour ne pas maculer le sol des paquets de neige qui colle aux souliers.

entrée du théâtre Dakh, 2010 © jean-pierre Thibaudat

On pénètre  alors dans un foyer-capharnaüm meublé de chaises et de canapés dépareillés, d’un piano droit, et entassés pêle-mêle sur des étagères des masques, des instruments (cuivres, tambourins, etc.) et puis aussi des chaises suspendues au plafond. Sous l’apparent fouillis, un rangement très organisé. Dans un recoin, un bar où une jolie fille vous propose du vin chaud au clou de girofle. Une atmosphère chaleureuse à l’image de ce que dégage Vlad. Au son d’une sonnette agitée à bout de bras, on se dirige vers le fond. C’est là qu’est la salle de théâtre, grande comme une salle de classe, une soixantaine de places en se serrant bien. Le spectacle commence et là on se rend compte que la jeune femme de la caisse, le gars du vestiaire et la jolie fille du bar sont aussi des comédiennes ,des comédiens. Une fois le spectacle fini, ils deviennent machinistes, débarrassent le plateau. Comme Vlad, ils sont tranquillement hyper actifs et possèdent plus d’une corde à leur arc. La preuve : de ce groupe allait naître les Dakh daughters.

On connaît la suite : leur venue en France au festival Passages, au Théâtre Monfort, au Théâtre Vidy-Lausanne, au Printemps des comédiens et ailleurs.

Jusqu’à ce que la guerre en Ukraine les contraignent à l’exil pour exercer leur art. Quand Vlad et ses actrices-musiciennes-chanteuses reverront leur cher Dakh théâtre ? Leur toit ? Leur pays ?

Mêlant légendes et récits de scènes de guerre, de viols, Danse macabre porte bien son nom. La musique, les voix et les chants déchirants accompagnent la douleur. Pour tout décor : les valises de l’exil en attendant qu’elles soient celles du retour.

Danse macabre, après la création au Mans à l’Espal avec la Fonderie, Paris et Poitiers, le spectacle sera le 25 juin à l’espace Malraux de Chambéry, le 29 juin au Théâtre de Pully avec le théâtre de Vidy-Lausanne, le 4 juillet au Théâtre National de Strasbourg, le 5 juil let au théâtre de la ville de Luxembourg, le 21 juillet à la fondation Cartier dans le cadre des Soirées nomades, les 26 et 27 sept au festival de Tbilissi (Géorgie), le 9 oct au CDN de Vire-Normandie.

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