Vincent Macaigne, un artiste en état d’urgence permanent

Son nouveau spectacle, « Je suis un pays », en invite un autre : « Voilà ce que jamais je ne te dirai », tout en rebondissant sur le précédent, « En manque ». Tendre, joyeux et rageur, Vincent Macaigne entraîne acteurs et spectateurs dans le vacarme, le brouillard, les saloperies et les replis de notre temps.

Scène de "Je suis un pays" © Mathilda Olmi Scène de "Je suis un pays" © Mathilda Olmi

Alors d’un geste, l’acteur signifie que le bar est ouvert, open, un bar installé dans le décor à gauche de la scène et que l’on n’avait pas remarqué. C’était longtemps après l’entrée musicalement fracassante comme toujours chez Vincent Macaigne qui aime accueillir les spectateurs à bras et décibels ouverts, longtemps après les fracas, les éclats, les discours et les meurtres, les rois et les candidats à la présidence, les chansons d’amour italiennes ou de variétés françaises, les top dance, les giclées de fumées ; c’était après des élections sans fin, pipées bien sûr, comme le reste, après le procès en règle et en dérèglement du libéralisme, c’était après l’épuisement des choses et des êtres, après les saluts.

De la galéjade à la rage

Les acteurs maculés de sang, de terre, de sueur, s’avancent vers nous, sourire aux lèvres, un gobelet de bière dans chaque main, ils invitent les spectateurs à venir les rejoindre sur la scène. Les spectateurs connaissent le chemin, c’est par la scène qu’ils ont rejoint la salle pour aller prendre place et s’asseoir dans des fauteuils. Plus tard, pendant le spectacle, les acteurs les inviteraient à se lever, à partager avec eux des gestes, des danses, à applaudir sur ordre comme à la télé, pour le fun.

Ce partage final avec les spectateurs de Je suis mon pays, cette envie, ce rêve non d’abolir les frontières entre la scène et la salle mais de les rendre amicales, cette communauté festive d’un soir face aux sirènes souvent fallacieuses du vivre ensemble, c’est ce qui habite aussi le Théâtre Dromesko depuis toujours. Macaigne, leur cadet, a pris leur relais. On passe du verre de rouge au verre de bière, de l’accordéon en direct à la musique enregistrée, des animaux de la ferme aux animaux de la politique, de la galéjade à la rage. Un titre de spectacle des Dromesko comme Arrêtez le monde, je voudrais descendre pourrait servir d’exergue aux récents spectacles de Macaigne.

Avec Je suis un pays, titre de ce nouveau spectacle, Vincent Macaigne accomplit aussi une vieille envie. Poussant le bouchon de ce qui vient d’être évoqué, il invite un spectacle, spectateurs compris, dans son spectacle. C’est ainsi que Voilà ce que jamais je ne te dirai s’incruste dans Je suis un pays. Je n’en dirai donc rien, sauf qu’il faut voir l’un et l’autre et que cela ne se fait pas en un soir mais deux. Ah si, tout de même, disons que l’on y retrouve l’increvable Ulrich von Sidow, artiste démiurge, faussaire finlandais occasionnel, pantin et miroir déformant, un des personnages croquignolets du précédent spectacle de Macaigne, En manque (lire ici). Ce gourou de l’entre-deux-portes vendu au plus offrant, spécialiste du coup d’éclat permanent, nous présente son dernier sketch : « L’art peut-il sauver le monde ? ». On dit aussi (les mauvaises langues ?) qu’il est l’auteur, se voulant pour une fois anonyme, d’une épopée poétique en vers libres pour l’heure inachevée racontant les aventures échevelées d’une bouée de sauvetage lancée par un artiste (von Sidow himself) à un monde (le nôtre) en train de se noyer en se fourvoyant.

Une farce macabre et tonitruante

Je suis est le titre d’un livre de Valère Novarina. Je suis un pays, dit Macaigne. Chez ce dernier, je est toujours des autres. Il a besoin des acteurs qui, pour lui, sont d’abord des citoyens et des potes, un peu comme nos représentants, nos députés à nous, spectateurs, prêts à nous manipuler sitôt élus. Nommons-les tous, fidèles et néophytes de la saga Macaigne : Sharif Andoura, Thomas Blanchard, Candice Bouchet, Thibaut Evrard, Pauline Lorillard et Hedi Zada. Mais les acteurs ont, plus encore, besoin de ce bourreau de travail, de ce lecteur glouton de tout, de cet écouteur du monde d’aujourd’hui hors pair qu’est Vincent Macaigne. Les acteurs de Je suis un pays et de Voilà ce que jamais je ne te dirai ont répété trois mois, engrangeant la matière première, disent-il, d’une dizaine de spectacles, au moins. Chaque soir, Je suis un pays remet le couvert, rebat les cartes. Rien n’effraie plus Macaigne qu’un spectacle où tout est fixé, où chaque soir on réitère le spectacle de la veille au millimètre près. Fixer, c’est mourir. Inventer, déraper, oser, c’est la vie. Dans le théâtre de Vincent Macaigne, l’état d’urgence est permanent.

Je suis un pays a pour sous-titre : « Comédie burlesque et tragique de notre jeunesse perdue ». A l’aube de ses quarante ans, le jeune-vieux Macaigne retrouve sa première pièce, Friche 22 66 (écrite au sortir de l’adolescence et mise en scène à la diable lorsqu’il était élève au Conservatoire). Il en a, semble-t-il, jeté les illusions chiffonnées voire perdues sinon avortées (des bocaux de fœtus servent de discrets sémaphores au spectacle, tout comme des têtes d’animaux empaillés pour mieux conjurer l’appétit des avaleurs et exploiteurs de vies humaines). De cette pièce fondatrice, il réactive l’énergie rageuse et colérique, une denrée qui ne s’use pas si l’on s’en sert mais, au contraire, se régénère. Pas de nostalgie. La jeunesse est un état d’esprit, une exigence, une façon de rester vigilant. C’est contagieux, c’est amoureux. Un spectacle de Macaigne et ça repart.

Commencé du côté du mythe relooké d’Œdipe et du règne d’un roi qui n’en finit pas de ne pas mourir, le spectacle atteint sans mollir, mais non sans dégâts, les rives d’aujourd’hui sous la haute, très haute présidence de l’ONU. Les grosses firmes ont délégué l’entreprise Monsanto sur le plateau pour assurer la défense de leurs intérêts, sacralisant au passage la rencontre consanguine entre le discours publicitaire (spots vidéo) et le discours politique (olives sarkozistes en apéro). Comme dans un stand de tir d’une fête de village, des effigies en carton de nos dirigeants planétaires (Trump, Macron, Hollande, reine d’Angleterre, etc.) nous regardent pendant une bonne partie du spectacle tandis que jeux de la politique et jeux télévisés s’échangent leurs recettes. L’enfance aura le dernier mot.

Bref : le monde est à recommencer. Je suis un pays est une farce macabre et tonitruante. Tandis que l’on sirote des bières parmi les acteurs, les pieds pataugeant joyeusement sur une scène couverte de vraie terre, de faux sang et de flotte, en haut des gradins installés sur la scène, des corps noirs (calcinés ? noyés ?) nous regardent. Le diable se glisse toujours dans les détails des spectacles de Macaigne. Mais où est-il, ce diablotin ? Debout derrière les tables de la régie, le dieu Macaigne en habit de cérémonie (jean et t-shirt blanc) envoie une dernière salve musicale. Ça danse dans la bouillasse. Le monde est sens dessus dessous, le théâtre aussi.

Je suis un pays et Voilà ce que jamais je ne te dirai, Théâtre de Vidy-Lausanne jusqu’au 29 septembre. Puis Hippodrome de Douai du 9 au 11 novembre Théâtre national de Bretagne (Rennes) , du 11 au 17 novembre, Théâtre de Nanterre-Amandiers dans le cadre du Festival d’Automne, du 25 novembre au 11 décembre, Théâtre de la colline du 31mai au 17 juin 2018.

En manque, Grande Halle de La Villette, dans le cadre du Festival d’Automne et en partenariat avec le Théâtre de la Ville, du 14 au 22 décembre.

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