Assisté de Pavese et Lagarce, Christophe Pellet filme des chats grains d’amour

L’auteur dramatique Christophe Pellet est aussi un cinéaste. Dans « Aujourd’hui, rien », il filme des chats et leur donne à lire des extraits de journaux, ceux de Cesare Pavese et Jean-Luc Lagarce. Il filme aussi des corps d’homme souvent nus dont le sien. Au final, un film amoureux de l’amour et du cinéma.

Séquence  de "Aujourd'hui,  rien" © dr Séquence de "Aujourd'hui, rien" © dr
Aujourd’hui, rien est un film on ne peut plus personnel où l’auteur ne cesse de s’adresser à nous sans pourtant dire ni écrire le moindre mot. Même les deux mots du titre sont empruntés. Et, comme les autres, s’inscrivent sur les bancs-titres qui traversent le film. Il y a là un geste d’une confondante et désarmante pudeur qui ne nous surprend pas venant de Christophe Pellet, plus connu comme auteur de théâtre (ce haut lieu du masque) que comme cinéaste, bien qu’il ait fait la FEMIS et déjà signé six films (courts ou moyens métrages).

Fugaces intensités sexuelles

N’ayant aucune vocation ou envie d’écrire des tas de fois un scénario pour satisfaire aux conditions de production habituelles d’un long métrage, ni attendre des années une aide éventuelle du CNC, ne voulant donc pas essorer son écriture dans cette lessiveuse, Christophe Pellet s’était détourné du cinéma pour embrasser l’écriture théâtrale, pas simple non plus, mais offrant des opportunités dans un temps plus ramassé. Editées à l’Arche, les pièces de Pellet sont souvent – pas assez souvent – montées par d’autres, c’est un auteur discret mais reconnu. Pour preuve, son actualité récente : la création de Eric Von Stroheim (lire ici) et celles de quatre mises en scène de sa pièce Les Disparations (lire ici), sans compter la publication de sa dernière et magnifique pièce, Aphrodisia (lire ici).

C’est avec l’apparition des caméras HD et des téléphones portables qui sont aussi des mini caméras que Christophe Pellet est revenu au cinéma avec des acteurs de qualité, comme Mireille Perrier. « J’ai un besoin physique de faire des images », dit-il. Aujourd’hui, rien ouvre une nouvelle brèche, encore plus intime (tout ce que fait Pellet, relève, in fine, de l’intime) ; il filme comme il écrit : seul. Enfin presque. Aujourd’hui, rien fait ici et là appel à des acteurs dont on n’entend pas la voix (Yumin Hey, Pierre Emö) qui sont d’abord des amis voire plus. On les voient marcher, se déshabiller, danser ou s’allonger sur un lit contre un corps qui est celui de l’auteur lui-même, Christophe Pellet et jusqu’à sucer tendrement la bite de ce dernier. Des scènes furtives, d’une fugace intensité sexuelle, comme autant d’alcôves à ce qui constitue l’essentiel du visible : les chats et les mots écrits, lesquels ont en commun le silence.

Les chats, Christophe Pellet les filme le jour au bord de la mer, le soir dans des rues souvent obscures des villes. Et il les filme tant qu’il semble devenir chat lui-même. Pellet ou le regard du chat, pourrait-on dire. Les mots des bancs-titres sont extraits de deux journaux, ceux que Cesare Pavese et Jean-Luc Lagarce ont écrit toute leur vie. Et jusqu’à la mort ; suicide pour l’un, Sida pour l’autre. Les deux parlent d’amour, de séparation et, par le geste d’écrire, transforment leur vie en souvenir. C’est ce que dit on ne peut mieux Pavese dans cette citation qui, par trois fois, ponctue le film de Pellet : « On découvre les choses à travers les souvenirs qu’on en a. Se rappeler une chose signifie la voir – et alors seulement – pour la première fois. »

Souffrance amoureuse

Ainsi le film piste-t-il les aléas et les allées de l’amour. D’abord à travers le Journal de Pavese (paru sous le titre Le Métier de vivre, récemment en version non expurgée), du milieu des années 30 au 18 août 1950, date de son suicide après ses derniers mots, « Un geste suffit. Je n’écrirai plus ». Des phrases comme « attendre est encore une occupation, c’est ne rien attendre qui est terrible » (15 septembre 1946) ou bien « On ne se tue pas par amour pour une femme. On se tue, parce qu’un amour, n’importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, dans notre misère, dans notre état désarmé, dans notre néant » (1er janvier 1950). Pellet choisit ces phrases parce qu’il s’y reconnaît, parce que Pavese et Pellet, celui qui aimait les femmes et celui qui aime les hommes, se retrouvent allongés dans le lit de la souffrance amoureuse.

De chat en chat, accompagné par la prenante musique du Delano Orchestra, on en arrive à la seconde partie du film ponctuée par le Journal de Jean-Luc Lagarce depuis le 7 août 1986 jusqu’au 27 septembre 1995, trois jours avant sa mort. Seconde partie qui dialogue avec la première par des retours d’images et de musiques, par exemple la scène d’un couple de garçons dans un jardin public de Berlin, ou le couloir d’une maison vide, ou Pellet de dos dans une cuisine. Le fait que que Christophe Pellet soit homosexuel comme Lagarce pousse plus loin le bouchon de la proximité : à Besançon, Lagarce croise un type à casquette – « sous une porte cochère, on s’embrasse, on se mange, on se dévore » (28 novembre 1987) – et Pellet filme un moustachu à casquette qui, tout en dansant, se déshabille de plan en plan et finira nu en gardant sa casquette. Des choses comme ça. Ou plus tard, bouleversant, l’entrelacement entre Gary, l’amant de Jean-Luc au seuil de mourir, et Lagar, prenant ensemble un dernier bain, et la baignoire où Pellet et un jeune homme prennent place eux aussi tandis que s’incrustent dans l’image ces mots du Journal de Lagarce « on fait doucement l’amour » ou « un long bain lui posé sur moi ». Dans le dernier plan du film, c’est un chat qui nous regarde, qui donc regarde nos vies à travers celle diffractée de Pellet. A nous de jouer.

Aujourd’hui, rien sort en salles ce mercredi.

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