Dostoïevski et Creuzevault dans le chaudron des « Démons »

Entouré d’une formidable équipe d’acteurs, Sylvain Creuzevault dialogue avec « Les Démons », roman monstre de Dostoïevski. Il en résulte un spectacle de plus de quatre heures, complexe et passionnant.

"Les délmons, détail © La commpagnie "Les délmons, détail © La commpagnie
Il y a quelque chose de réjouissant et d’éprouvant à voir deux soirs de suite des spectacles d’envergure d’une durée à peu près équivalente de plus de quatre heures. Deux spectacles « d’après » des œuvres littéraires connues mais pas forcément lues par les spectateurs à la veille de la représentation. Le premier soir, Le Procès de Kafka par Krystian Lupa (lire ici) à l’Odéon ; le second, Les Démons de Dostoïevski par Sylvain Creuzevault aux entrepôts Berthier. Deux spectacles à l’affiche du Théâtre de l’Europe, présentés dans le cadre du Festival d’automne.

Dans la chaleur du touffu

Le « d’après » dit la fidélité à l’œuvre mais non la servilité, il instaure le pas de côté qui permet de mieux voir, et le dialogue furieux avec l’œuvre, comme si le spectacle en germe s’asseyait à une table de bistrot et demandait à l’œuvre avec laquelle il a pris rendez-vous : « Qu’est-ce que tu bois ? », avant d’en découdre, texte en mains et improvisations en jambes.

Le début du spectacle d’après Les Démons s’avère démonté comme on le dit des mers et des moteurs. Rien ne semble en place, tout est sens dessus dessous, un paysage de fête au milieu de la nuit quand arrivent des gens que l’on n’attendait pas, et qu’on lance un « vous prendrez bien une petite coupe ? ». C’est ce que fait avec engouement, comme d’autres acteurs, Nicolas Bouchaud, en offrant une flûte de champagne à différents spectateurs comme s’il avait été garçon de café toute sa vie ; c’est ce que fait avec moins d’emphase Valérie Dréville qui a besoin des mots pour faire sortir son corps de ses gonds. Deux acteurs, souvent vus et que l’on aime retrouver. Pour la première fois, ils sont distribués dans un spectacle mis en scène par Sylvain Creuzevault sur l’air de « restons groupés ». Ils font bon ménage avec les acteurs habituels du metteur en scène, tel Arthur Igual méconnaissable avec son crâne rasé dans le rôle de Chatov.

Les flûtes à champagne passent parmi les spectateurs, au fond du plateau une fille et un garçon en toute petite tenue se coursent comme deux ados à l’heure de leur première nuit, on exhibe un panneau sur lequel on a écrit en lettres rouges « Suisse », ça s’agite sur les côtés de la scène où sont disposées des chaises. C’est gai, cela pétille. Creuzevaut voue aux gémonies (et plus si affinités) ce qu’il nomme le théâtre « sérieux ». Il aime le rire, celui des philosophes et celui de Buster Keaton, il adore pointer le risible, dessiner des moustaches à la Joconde, non servir une œuvre genoux à terre mais la dépecer tout en la creusant encore et encore. Et c’est ce qu’il fait avec Les Démons de Dostoïevski, long roman magnifiquement complexe, « touffu, bourré de situations imprévues et d’incidents inexplicables sur le moment », un roman où « les traits satiriques, les détails grotesques, les scènes comiques » interviennent dans « les drames les plus noirs » comme l’écrivait Pierre Pascal ; un roman « deltaïque », dit joliment Creuzevault.

Feuille anti-panique

Le narrateur de Dostoïevski qui, témoin, raconte l’histoire des Démons passe une centaine de pages à expliquer et détailler qui est qui, avant d’écrire cette phrase : « J’en viens maintenant à la description de l’événement quelque peu comique par lequel ma chronique commence à proprement parler ». Et c’est là qu’on arrive en Suisse (d’où le panneau sus-mentionné) avant de revenir dans la province russe où tout se passe. Chez Creuzevault, après l’entrée apéritive qui n’est pas une séance explicative, on glisse insensiblement des zakouskis pétillants au vif du sujet. Il ne faut pas en perdre une miette si l’on veut tenir la route. Cependant, tôt ou tard, on s’embrouille quelque peu. Dans un grand éclat de rire faussement paritaire, Creuzevault va jusqu’à attribuer des rôles d’hommes dans le roman à des actrices, telle l’excellente Michelle Godet qui interprète la vieille Prascovia puis Chigalov devenu Chigalova, auteur(e) d’un rapport apportant une solution finale et radicale à la question des rapports sociaux.

Pressentant un peu tard cette difficulté de réception pour les spectateurs, on a glissé, dans un programme de salle, une feuille volante intitulée « feuille anti-panique » qui relate la chronologie du roman au demeurant respectée par Creuzevault et ses acteurs mais avec des trous, des ellipses, des écarts... Alors, faute de pouvoir lire la feuille anti-panique dans le noir, que fait le spectateur ? Il s’accroche à ces bouées que sont les acteurs et ce sont eux qui le ramènent à la nage, non dans le moment présent de la représentation – il y est à fond car c’est d’une constante invention – mais dans le roman.

"Les démons", scène © La compagnie "Les démons", scène © La compagnie
Prenons Chatrov (Arthur Igual). C’est un ruminant, il rôde l’œil noir et la peau sombre. Son père était serf du papa de la riche, pingre et autoritaire Varvava Stavroguina (Valérie Dréville). Il retrouve le fils de cette dernière Nicolaï Stavroguine (Vladislav Galard) qui revient en Russie après plusieurs années d’absence à l’étranger dont un séjour en Suisse où il s’est passé de drôles de choses. Nicolaï a été le mentor de Chatov. Ils se retrouvent après que Chatov l’a giflé pour s’être mal conduit en Suisse avec sa sœur Daria (Blanche Ripoche). Scène terrible. Stavroguine est ailleurs. Chatov est resté vissé aux idées qu’il tient de lui. Que « la raison et la science dans la vie des peuples », hier comme aujourd’hui, « n’ont assumé qu’une fonction secondaire, une fonction de service », que « le but de tout le mouvement du peuple », depuis toujours, « c’est seulement la recherche de Dieu, la recherche de leur Dieu », à chaque peuple son Dieu. « C’est ce genre de texte qui m’a aimanté », dit Creuzevault.

La croix et le seau

A côté des nombreux débats d’idées, le roman est truffé d’intrigues où se mêlent argent, mariages d’intérêt et mariage caché – celui de Stavrorguine avec Maria la boiteuse (Amandine Pudlo) –, duel, groupuscule, crime commandité, etc. Au milieu du deuxième volume (il y en a trois), sous la plume de son narrateur, Dostoïevski écrit : « Il est dommage qu’il faille mener le récit plus vite, et qu’il n’y ait pas le temps de tout décrire, mais sans digression aucune, ce serait quand même impossible. » Il ne s’en prive pas et Creuzevault non plus, jetant par brassées son ironie caustique dans la bataille.

Le spectacle abonde de gags qui ne sont pas seulement des gags : la cloche qui ne sonne pas, le baigneur en celluloïd, fruit d’un accouchement à vue, la croix en glace qui fond dans un seau, le Christ de Holbein sur une planche, etc. Sans parler des multiples graffitis et de la scénographie mouvante et sonore (Jean-Baptiste Bellon). Ces scènes sont le plus souvent dans le texte lui-même, comme celle du duel entre Stavroguine et Gaganov interprété par Frédéric Noaille qui assure également le rôle clef de Piotr Verkhovenski qui lui aussi revient de l’étranger. Ce dernier est le fils de Stepane Verkhovenski (Nicolas Bouchaud) personnage aux idées et aux poches désargentées, un peu ridicule dans son costume dont la couleur rappelle le vomi au sortir d’une cuite au vin rouge (tous les costumes sont signés Gwendoline Bouget), un être toujours « parfumé et pomponné », se moque Varvara, d’autant plus facilement qu’il vit à ses crochets. Varvara Stavroguina est interprétée par Valérie Dréville qui assure également le rôle d’Alex Kirillov devenu donc Alex Kirillova. Pas simple.

Non, rien n’est jamais simple chez Creuzevault, tout comme chez Dostoïevski. Il y a cependant des moments d’une perfection presque classique, comme la fameuse entrevue entre Nikolaï Stavroguine et l’évêque Tikhone (Sava Lolov qui interprète également le rôle du forçat Fédka) qui, dans le roman, vit en retraite dans un monastère. Creuzevault reprend le dialogue tel que l’a écrit Dostoïevski traduit par André Markowicz (trois volumes chez Babel, les citations sont reprises de cette édition) tout en le mettant en scène avec sagacité (en particulier quand Tikhone lit la lettre où Stavroguine confesse avoir connu « une incommensurable jouissance » en voyant une fillette battue par sa mère pour une faute qu’elle n’avait pas commise. Tout comme, à la fin, Creuzevault mettra en scène la pendaison de Stavroguine en faisant rire les spectateurs avec la complicité de son acteur. Rire mettant un terme à cette soirée dense qui donne une double envie : celle de se plonger dans Les Démons et celle de revenir voir ensuite ce spectacle dont une première vision n’épuise pas la richesse.

Théâtre de l’Odéon aux Ateliers Berthier, 19h30, jusqu’au 21 octobre.

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