Delphine Hecquet n’est pas une évaporée

Au Japon, Delphine Hecquet est partie à la recherche des gens qui s’évaporent. Pour longtemps, pour toujours. Elle en a rapporté « Les Evaporés », pièce qu’elle met en scène avec des acteurs japonais vivant en France et jouant dans leur langue. Vous ne pouvez plus voir ce spectacle, lui aussi s’est évaporé. Le prochain aura pour titre « Nos solitudes ». Il faut suivre Delphine Hecquet à la trace.

Scène du spectacle "Les évaporés" © Akihiro Hata Scène du spectacle "Les évaporés" © Akihiro Hata
Le soir d’une dernière, les spectacles ne meurent pas, ils disparaissent. Les comédiens et l’équipe se dispersent, le décor est remisé, les mots de la pièce sont déjà gagnés par l’oubli. Le spectacle, lui, s’éloigne sans rien dire. Il disparaît, souvent à jamais, mais parfois, il revient, on appelle cela une reprise, mot cher aux couturiers guinéens de ma rue et aux conducteurs automobiles à l’esprit sportif. Alors, « repris » comme un évadé, le spectacle réapparaît. Mais est-ce bien lui ?

Au pays des évaporés

D’où l’étrange impression d’avoir vu Les Evaporés, le jour de sa dernière représentation, un spectacle qui, précisément, parle des gens qui ont choisi de disparaître. Non de se suicider, mais de s’évanouir, de couper les ponts et les amarres, de s’anéantir.

Au Japon, plus qu’ailleurs, le phénomène, pour ne pas être courant, n’est pas exceptionnel. Plus de cent mille personnes disparaissent chaque année. Ils s’évaporent, comme le dit bien le mot japonais johatsu. Les raisons peuvent en être multiples : une humiliation ou une culpabilité profonde suite à une perte (licenciement économique ou amoureux, retraite, mort d’un être cher), une lassitude de tout ou je ne sais quoi. Cela ne vous est jamais arrivé d’avoir envie de tout lâcher, de changer de vie, de nom, d’apparence, de pays, de ne pas revenir « à la maison », d’aller ailleurs et d’être un autre ? On y pense un peu et, le téléphone sonne, on oublie, au mieux on fugue, mais on revient. Les évaporés s’évaporent pour longtemps, souvent pour toujours.

Fascinée par ce phénomène, Delphine Hecquet est partie seule au Japon en avril 2015 pour enquêter. Elle en a rapporté un carnet de bord mi-documenté, mi-imaginaire en forme de pièce. Magnifique idée : sa pièce écrite en français a été traduite en japonais et elle est jouée par des actrices (Hiromi Asai, Yumi Fujitani, Kyoko Takenaka, Kana Yokomitsu) et des acteurs (Akihiro Nishida, Gen Shimaoka) japonais vivant en France (souvent depuis longtemps) avec des sous-titres en français. Seul le personnage d’un journaliste français parlant japonais et enquêtant sur le phénomène est joué par un acteur français (Marc Plas, familier des spectacles de Jean Bellorini). La pièce a passablement évolué au fil des répétitions où les acteurs jouaient dans une langue que Delphine Hecquet ne comprenait pas, formidable levier. « Mon imagination était sans limites, écrit-elle dans le programme. Rien d’autre que l’aventure de l’incompréhension ne la guidait. J’avais avant tout envie d’écrire à partir d’eux et c’est ainsi que l’histoire s’est imposée au fil du temps : avec ce qu’ils sont, ce qu’ils dégagent, ce qui leur échappe. »

Magique-circonstancielle

Delphine Hecquet ne cherche pas à expliquer le phénomène mais à s’en approcher comme on le fait d’un feu, mais pas trop. Et sa mise en scène, assortie de quelques séquences filmées documentaires, aime travailler l’apparition-disparition du corps des acteurs, les lignes de fuites. Malgré quelques petites imperfections (comme un usage inutile du stroboscope, machine aux effets faciles qu’il faudrait bannir des scènes), on se laisse happer par ce spectacle fait de petites touches sensibles.

Le spectacle Les Evaporés qui a achevé sa course au Théâtre de la Tempête, avait été créé au Studio-Théâtre de Vitry au moment où Daniel Jeanneteau, cet amoureux du Japon, s’apprêtait à le quitter pour le Théâtre de Gennevilliers, théâtre où, en début de cette saison, il avait invité le metteur en scène japonais Hideto Iwaï qui lui, de 16 à 20 ans, fut un hikikomori, une personne qui vit recluse sans parvenir à sortir de chez elle.

Formée au Conservatoire national supérieur d’Art dramatique comme comédienne, Delphine Hecquet a joué dans des spectacles de Julie Duclos, Joris Lacoste et Jacques Osinski. Elle a donné le nom de Magique-circontancielle à sa compagnie, un nom qui lui va bien, emprunté aux surréalistes (Breton dans L’Amour fou : « La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas »). En 2012, c’est à Moscou qu’elle était partie pour écrire Balakat (d’après le verbe boltat, bavarder), la rencontre au parloir d’une prison entre une détenue qui veut écrire un livre et une écrivaine qui l’accompagne. En 2017, pour le festival Trente trente (région Aquitaine), elle a écrit Room in New York, une pièce sur le silence. Et elle écrit actuellement Nos solitudes, spectacle qu’elle mettra en scène en janvier prochain à la Comédie de Reims où elle est artiste associée depuis janvier 2019 (auprès de la nouvelle directrice Chloé Dabert). Une artiste, un univers et un parcours singuliers. Tout ce qu’on aime.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.