La scéno était belle, mais…

A Nanterre, la Cubaine Tania Bruguera monte « Endgame » (« Fin de partie ») de Samuel Beckett, à la MC93 la française Marie-Christine Soma met en scène « La Pomme dans le noir », une adaptation d’un roman de la Brésilienne Clarisse Lispector, « Le Bâtisseur de ruines ». Au centre de ces spectacles, deux belles scénographies. Belles mais l’une est piégée et l’autre piégeuse tout comme l’adaptation.

Scène de "Endgame" © Ricardo Castelo Scène de "Endgame" © Ricardo Castelo
Dans l’un des ateliers du Théâtre Nanterre-Amandiers, un bel échafaudage métallique enserre dans ses tubulures un cylindre de toile blanche, haut de trois étages et d’un diamètre équivalant à une modeste piste de cirque.

Une fente par tête de pipe

Votre ticket d’entrée est assorti d’un numéro : 1, 2 ou 3. Selon l’étage qui vous a été attribué. Vous montez par un escalier métallique. Arrivé à votre étage, vous prenez place derrière une des fentes ménagées dans la toile, une par spectateur. On ouvre la fente avec les mains pour y glisser la tête ou bien on le fait directement comme un bébé sortant du ventre de sa mère (je laisse aux psys le soin de disséquer toutes les interprétations qu'ouvre ce dispositif), bref on s’y glisse pour voir ce qui est disposé en bas, à l’intérieur du cylindre. Soit un « intérieur sans meubles » comme le note Samuel Beckett à la première ligne de la pièce que nous allons entendre dans sa version anglaise : Endgame ou Fin de partie (pièce que Beckett a écrite en français avant de la traduire en anglais)..

Hamm est bien « dans un fauteuil à roulettes », il n’est pas « assis » mais allongé, seuls ses pieds nus et le haut de son corps apparaissent, le reste étant caché par une coque, en bois semble-t-il. La position du corps s’explique par le regard en surplomb qu’ont les spectateurs sur ce sol blanc en bas du cylindre où tout se passe. Allongé ainsi, Hamm est visible par tous les spectateurs de la même façon ; s’il avait été assis, on ne verrait que son occiput et certains verraient son corps de dos, d’autres de face ou de côté. De même, les deux poubelles où sont enfermés Nell et Nagg ne sont pas posées sur le sol, disposées en biais, elles semblent sortir de la toile du cylindre, comme l’amorce de deux gros tuyaux, mais fermés par un couvercle.

La vue est saisissante. Mais au fur et mesure que la pièce se déroule, comme on s’habitue, elle se banalise. Le son, transmis par des micros, semble vivre sa vie à côté des corps de Hamm et de Clov, et ce n’est rien à côté des voix de Nell et Nagg qui sont, elles, enregistrées, renforçant l’impression grandissante de déréalisation, de flottement, de détachement. Enfin, la direction d’acteurs opte pour un phrasé continuel éludant ou biffant la plupart des dépressions de temps que ménage Beckett, ses fameux « un temps ». Toute la noirceur comique de la pièce est étouffée par la blancheur ambiante. La scénographie est belle, trop belle pour ne pas piéger le spectacle. Bien sûr, on pense à l’espace que décrit Beckett dans Le Dépeupleur. J’ai surtout pensé à la scénographie d’un spectacle vu il y a quelques années, Matamore, fruit de la rencontre entre le cirque Trottola et le tonneau du petit théâtre de Nigloo et Branlotin (lire ici). Le public était juché en haut d’un cylindre de taille beaucoup plus modeste et les acteurs jouaient sans micro. S’ensuivait un merveilleux équilibre de tous les éléments de la représentation, l’espace n’écrasait pas le jeu comme c’est le cas ici.

Mise en scène et scénographie sont signées par l’artiste cubaine Tania Bruguera. C’est sa première mise en scène d’une pièce de théâtre. Performeuse, soliste, et à l’initiative de plusieurs projets participatifs, elle vit entre Cuba et New York.

Le temps des lumières

La réfection et le reploiement du Théâtre Nanterre-Amandiers sont annoncés pour les années qui viennent ; à la MC93, les longs travaux sont enfin achevés. C’est aussi par un (long) escalier que l’on accède à la « nouvelle salle » complétant les anciennes. Une belle salle forte d’une très large ouverture. Marie-Christine Soma, d’abord connue pour ses lumières, est passée à la mise en scène lors de sa longue collaboration avec Daniel Jeanneteau, cosignant plusieurs mises en scène avec ce dernier qui, lui-même, s’était fait connaître comme scénographe (longue collaboration avec Claude Régy).

Après une adaptation du livre de Virginia Woolf, Les Vagues, en 2010, sa première mise en scène solo, Marie-Christine Soma revient aujourd’hui à la mise en scène avec une autre adaptation d’un texte romanesque, Le Bâtisseur d’empire de Clarice Lispector, sous le titre La Pomme dans le noir. Elle signe bien sûr les lumières, mais aussi l’adaptation et la mise en scène. En revanche, elle a confié la scénographie à Mathieu Lorry-Dupuy (il avait déjà signé celle du spectacle d’après Woolf). Le scénographe opte joliment pour une palissade qui semble avoir épousé la courbe d’un chemin tout en subissant les gifles du soleil, de la pluie et du temps.

Scène de "La pomme dans le noir" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "La pomme dans le noir" © Christophe Raynaud de Lage

La palissade dit la ferme au milieu de nulle part dont a hérité Victoria (Dominique Reymond) au teint buriné et aux traits tirés par la vie et les responsabilités. Elle a sous sa protection une jeune et belle fille fragile et rêveuse, Ermelinda (Mélodie Richard). S’attarde aussi un vieil homme (Carlo Brandt) qui ne roule plus vraiment pour personne mais se roule des cigarettes en observant ses semblables. C’est dans cet univers en creux que, par la salle, arrive Martin (Pierre-François Garel) au terme d’un long voyage, en fait une fuite (on le comprendra bientôt). Pour cet homme échappé des villes et qui va se présenter comme ingénieur, le périple solitaire associé à la découverte de la nature est devenu une expérience fondatrice. Les soixante-dix premières pages du roman y sont consacrées, on y retrouve des accents qui font écho avec Le Garçon sauvage de l’Italien Paolo Cognetto dont vient de paraître Les Huit Montagnes. Arrivé à la ferme perdue, l’« ingénieur » se dit prêt à tout faire contre le gîte et le couvert. Méfiance de Victoria, mêlée de curiosité et d’attirance refoulée. Tout va se jouer entre elle, la propriétaire de la ferme, la jeune fille insaisissable et le voyageur engagé par la maitresse des lieux comme ouvrier à tout faire. Carlo Brandt, magnifique acteur, l’homme de côté, observe tout en fumant des cigarettes. Il sera aussi celui qui, le plus souvent, nous fait avancer dans les pages du roman.

Tout se passe comme si, en l’adaptant, Marie-Christine Soma était paralysée par ce roman qu’elle aime éperdument. Son adaptation tue dans l’œuf le mystère lié à chaque personnage, ponctue et plombe la représentation par un excès de discours indirects puisés dans le roman. L’espace est magnifique mais assourdit souvent les rapports aussi muets qu’intenses en trop les espaçant. L’atmosphère, rappelant un peu la torpeur étouffante des pièces de Tennessee Williams, s’effiloche. On se perd. Et on rage de voir une actrice prodigieuse comme Dominique Reymond ne pas disposer d’une partition plus incisive (sauf vers la fin). Marie-Christine Soma reste dans l’entre-deux : son adaptation n’a pas su trouver la bonne distance avec le (très beau) texte du roman, sa mise en scène n’a pas su apprivoiser le bel espace de son scénographe.

Peut-être la maîtresse des lumières qu’est Marie-Christine Soma avait-elle envie, et on la comprend, d’entendre sur une scène ces phrases qu’elle décale à la fin du spectacle mais qui dans le roman se situent aux derniers jours de la quête solitaire de Martin :

« A ce moment-là, tout commença à verdir. La lumière s’était pacifiée en une transparence qui ne laissait pas une seule tache plus claire sur le plateau. Sa tête vidée par la soif se calma soudain.

- Quelle est cette lumière, père ? Quelle est cette lumière ? demanda-t-il d’une voix rauque.

- C’est la fin du jour, mon fils.

Et il en était ainsi. La lumière s’était transcendée en un grand mystère. »

Endgame, Théâtre Nanterre-Amandiers, dans le cadre du Festival d’Automne, mar, mer, jeu 19h30, ven 29 à 19h30, sam 17h et 21h, dim 15h30 et 19h, jusqu’au 1er octobre.

La Pomme dans le noir, MC93, du mar au ven 20h, sam 18h, dim 16h sf les 25 sept et 2 oct. Puis en tournée : MC2 Grenoble, du 11 au 13 oct ; CDN de Tours du 17 au 21 oct ; puis à l’automne 2018 au Théâtre national de Strasbourg et au CDN de Besançon.

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