Mains d’œuvres bientôt sans mains et sans œuvres ?

A Saint-Ouen, Mains d’œuvres est un lieu précieux. La mairie veut récupérer ses 4000 m2 dont elle est propriétaire pour y installer son conservatoire de musique. Il faut des conservatoires mais il faut aussi des lieux de création, d’innovation. Mains d’œuvres en est un. De tels lieux sont rares, nécessaires, vitaux pour la création artistique. Non, on ne peut pas se passer de Mains d’œuvres.

Dans la région parisienne, Mains d’œuvres est probablement un lieu unique par sa diversité. S’y mêlent des plasticiens, des musiciens, des gens de théâtre, des danseurs, des touche-à-tout. Et dans la salle, au bar, aux concerts, on croise un public on ne peut plus varié. C’est une ruche devenue permanente peu après l’entrée dans les lieux d’une bande d’utopistes de terrain en 1998 et l’aménagement des lieux qui s’en est suivi pour 4 millions d’euros.

Depuis, ça usine dur. Ateliers, résidences aux durées très variables, artistes associés, work in progress, spectacles tout frais tout neufs à peine sortis de leur œuf… Plusieurs artistes ayant aujourd’hui glané une belle notoriété y ont fait leur premiers essais, trouvé leur voix. Bref depuis presque vingt ans, Mains d'œuvres est à la manœuvre.

De tels lieux dans la proche banlieue et à la périphérie de Paris ne sont pas nombreux, ils sont même très peu nombreux. Ensemble, chacun conservant son originalité, ils constituent un réseau informel aussi fragile que précieux. Si l’un des lieux manque à l’appel, c’est tout le réseau qui en pâtit. Le Théâtre de Vanves, l’Echangeur de Bagnolet, la Loge rue de Charonne, pour ne citer qu’eux, font partie de ce réseau. Avec le Centquatre, le Jeune théâtre national, la Loge et d’autres lieux, Mains d’œuvres accueillera prochainement plusieurs chantiers de création de la manifestation Fragment(s).

Juliette Bompoint, la directrice de Mains d’œuvres, a essayé d’expliquer tout cela au maire de Saint-Ouen, William Delanoy (UDI), de lui montrer en quoi Mains d’œuvres était nécessaire, pour la ville, ses habitants et au-delà, pour le patrimoine vivant des arts du spectacle. Ajoutons que Mains d’œuvres contribue grandement et joliment à parfaire l’image de la ville en France et à l’étranger. Mais, hélas, le maire fréquente trop peu Mains d’œuvres. Il a sans doute cru que donner 4000 m2 à une association artistique c’était beaucoup, et qu’on pourrait avantageusement la reloger ailleurs dans un lieu beaucoup plus étroit, afin de construire en lieu et place le nouveau conservatoire de musique. C’est une erreur de jugement. L’erreur est humaine, mais le maire ne veut pas en convenir, il reste orgueilleusement dressé sur ses ergots.

Il aurait bien voulu que tout cela se passe sans bruit, sans protestation. Mais les artistes ont été les premiers à réagir, très vite suivi par le public : une pétition a été mise en place et recueille foule de signatures. La DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) soutient l’équipe, des politiques aussi. Enfin la presse s’en est mêlée. A la fin des fins, la fureur de monsieur le maire a frisé l’ébullition. Espérons que les proches frimas d’automne feront baisser la pression et que le dialogue, pour l’heure rompu, reprendra.

On peut prendre le fait que les coûts des travaux pour l’aménagement du nouveau conservatoire de musique n’aient pas été établis dans le budget 2018 comme un signe d’encouragement et d’apaisement. Le bail de l’association qui gère Mains d’œuvres s’achève le 31 décembre. L’équipe du lieu et les centaines d’artistes qui y travaillent ne veulent pas en partir. Le premier janvier prochain, ils seront toujours là. Laisser un tel lieu en déshérence serait un crève-cœur.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.