jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

877 Billets

0 Édition

Billet de blog 26 sept. 2018

Eschyle nommé ambassadeur entre la France et l’Irak

Chantier expérimental, « Looking for Oresteia », d’après la trilogie d’Eschyle, réunit Célie Pauthe, directrice du CDN de Besançon, et Haythem Abderrazak, grande figure du théâtre irakien. Une aventure atypique au long cours entre deux metteurs en scène, entre Bagdad et Besançon via Le Mans, un voyage entre deux pays, deux langues, deux sensibilités, deux mondes. Exceptionnel.

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Scène de "Looking for Oresteia" © Elizabeth Carecchio

Looking for Oresteia est un ovni dans le monde du théâtre contemporain, une expérience unique par sa nature, sa durée, son mode de production et son cheminement entre l’Irak et et la France. C’est un chantier qui associe miraculeusement le feu et l’eau. Le feu, c’est l’Irakien Haythem Abderrazak qui est un acteur incendiaire, devenu un metteur en scène explosif. Son terrain de jeu et de réflexion, c’est avant tout le travail au plateau. L’eau, c’est la Française Célie Pauthe, elle n’est pas actrice, ne l’a jamais été et ne le sera probablement jamais, son travail de mise en scène part d’une plongée dans les eaux profondes d’un texte, le plateau vient après, bien après. Haythem est un rapide bulldozer ; Célie, une lente tricoteuse. Ils étaient faits pour ne jamais se rencontrer.

Yagoutha la marieuse

Ils se sont pourtant rencontrés en Serbie dans un festival de théâtre, raconte Haythem Abderrazak. L’Irakien y présentait un spectacle, La démocratie, c’est la maladie de l’Orient. La Française était membre du jury. Il gagna le grand prix. Ils ont bavardé bien qu’il ne parle par le français et qu’elle ne parle pas l’arabe. Haythem se souvient qu’ils ont parlé de la notion de démocratie en orient et en occident. Cela aurait pu en rester là. C’était compter sans le rôle d’entremetteuse, de marieuse, de go-between que jouait déjà en coulisses Yagoutha Belgacem, fondatrice et animatrice de la plateforme Siwa qui n’a de cesse de créer des liens des rencontres, des événements, des continuités entre des artistes du monde arabe, et entre ces artistes et des artistes européens, en particulier français (lire ici).

En 2011, Yagoutha invite Célie à venir à Bagdad rencontrer Haythem. C’est le début d’une longue aventure qui a connu son premier aboutissement public ces jours derniers, du 20 au 22 septembre, au CDN de Besançon dont, entre-temps, Célie Pauthe est devenue la directrice. Opportune nomination qui a contribué à donner corps au rêve commun des deux metteurs en scène, né de leur successives rencontres : monter ensemble L’Orestie d’Eschyle avec des acteurs irakiens et des acteurs français, entre leurs pays, entre leurs langues.

Cela a nécessité, côté français, plusieurs séjours de travail à Bagdad, ce qui n’est pas une mince affaire dans un pays en guerre, et, côté irakien, plusieurs voyages en France, en particulier à la Fonderie du Mans, lieu du Théâtre du Radeau, où l’équipe irako-française a effectué deux longs séjours. De bout en bout, le projet a été porté par Yagoutha Belgacem et sa plateforme Siwa. Réunissant cette aventure en marche à un autre projet en cours, elle a fait se rencontrer à Redeyef, dans le sud tunisien, quatre membres du Théâtre du Radeau venus du Mans et Haythem Abderrazak venu de Bagdad avec deux acteurs. Là, sur une place publique poussiéreuse, en quatre jours, on a vu Haythem Abderrazak, travailleur aussi impulsif qu’acharné, monter avec les moyens du bord (une charrette tirée par un âne une vieille bagnole, des chaises blanches en plastique, des acteurs amateurs du coin et sa garde rapprochée) La Maladie du Machreb d’après Horace de Heiner Müller. Une gifle théâtrale très impressionnante (lire ici) que Célie Pauthe est venue voir sur place. Haythem avait créé une première fois ce spectacle à l’emporte-pièce (exactement) à Bagdad ; il renouvellera l’expérience en juin 2019 avec de jeunes bisontins.

Haythem Abderrazak adulé et inconnu

En Europe, ce metteur en scène qui a le « malheur » d’être irakien et d’avoir voulu, coûte que coûte, continuer à travailler dans son pays est quasiment un inconnu. Aucun grand festival ou théâtre occidental ne l’a jamais invité, faute sans doute de ne pas avoir vu son travail. Alors que sa puissance scénique est inouïe, bien supérieure à celle de metteurs en scène venus d’orient ou même d’occident qui courent les festivals. Sans vouloir les comparer, il fait penser à la puissance d’un Victor Garcia, mort peu après avoir mis en scène Gilgamesh au Théâtre de Chaillot, et c’est d’ailleurs une épopée qui obsède Haythem Abderrazak et qu’il voudrait un jour mettre en scène.

En Irak, cet homme, venu au théâtre presque par hasard, est un acteur très aimé, un professeur de théâtre adoré. Metteur en scène hors norme, il a éclaté dans le monde arabe en 2004 (l’année où les Américains envahissaient son pays) lorsque son spectacle Désolé professeur, je n’avais pas l’intention de le faire a obtenu le grand prix au festival du Caire. Deux ans plus tard, le spectacle est au festival d’Amman, c’est là que Yagoutha Belgacem le rencontre, ils ne se sont plus quittés.

Scène de "Looking for Oresteia" © Elizabeth Carecchio

Haythem a entraîné dans l’aventure de Looking for Oresteia d’autres grandes figures du théâtre, de la télévision (plus de cent chaînes) et du cinéma irakiens : le grand, dans tous les sens du terme, Maimoon Al Khalidi ; la puissante Ikbal Naim qui depuis un an est aussi devenue la directrice des spectacles au Ministère de la culture et porte à bout de bras le lmuntada, le lieu de travail et de rendez-vous de tous les jeunes artistes de la scène bagdadi (lire ici). Ikbal Naim est membre de la troupe du théâtre national (théâtre passablement fatigué mais le seul à être encore debout à Bagdad, ville on ne peut plus bunkerisée), tout comme Yas Khdhaer, lui aussi entraîné dans l’aventure, et tout comme Suha Salim qui enseigne également l’art dramatique à la faculté des Beaux-Arts de Bagdad.

L’eau et le feu se marient

Coté français, Célie Pauthe a réuni des acteurs qui lui sont proches pour les avoir plusieurs fois dirigés et plusieurs l’accompagnent dans son aventure bisontine : Marc Berman, Judith Morisseau, Hakim Romatif et Violaine Schwartz, actrice, également auteure (lire ici). Deux musiciens irakiens Khaled Al Khafaji et Sari Al Bayati complètent la distribution. Côté langues, le français est celui de la traduction magnifique de l’Orestie par Florence Dupont (parue à L’Arche) ; l’arabe, celui d’une nouvelle traduction commandée pour l’occasion à Youssef Seddik. Et puisqu’on est au chapitre des langues, il faut souligner l’important travail de traduction au quotidien opéré dans les deux sens par un Irakien vivant en France, Arafat Sadallah, dont le rôle a été crucial au fil des répétitions. En particulier pour Les Euménides, la troisième partie de l’Orestie dont la mise en scène est cosignée par Célie Pauthe et Haythem Abderrazak, l’eau et le feu de concert.

Un Irakien exilé en Allemagne devait assurer cette troisième partie de la trilogie, il a fait faux bond, et c’est donc ensemble que Célie Pauthe et Haythem Abderrazak mettent en scène Les Euménides. Haythem a eu l’idée, osée et forte à la fois, de confier le rôle d’Athéna à l’immense acteur qu’est Maimoon Al Khalidi. Pour Célie Pauthe, ce fut un « choc tectonique » qui a tout fait bouger. « Cette révolution dans la justice qu’opère Athéna, soutenue par Apollon, en instituant le premier tribunal démocratique de l’histoire qui acquittera Oreste du meurtre de sa mère, n’est en fait rien d’autre qu’un coup d’Etat démocratique, violent, cynique, mené par les nouveaux maîtres de l’Olympe contre les Erinyes, garantes d’un ordre ancien d’une injustice faisant payer le sang par le sang », dit-elle.

Au risque d’une partielle incompréhension passagère, le parti pris a été de ne pas traduire tout ce que disent les acteurs, de privilégier le langage du plateau, d’inventer ce que Haythem appelle « une troisième langue » qui va au-delà des mots et de leur sens, englobant les actes du plateau, les mélopées des musiciens, les accents toniques, les inflexions des langues, celle que l’on comprend et celle que l’on ne comprend pas et dont les sous-titres et les commentaires oraux, écrits pour l’occasion par Violaine Schwartz, apportent juste ce qu’il faut de compréhension.

Scène de "Looking for Oresteia" © Elizabeth Carecchio

Constamment, le plateau émet des signes vers l’actualité, comme convoquée par Eschyle. « Je peux affirmer aujourd’hui, après ces années de travail en commun, que ce projet, en permettant de me développer sur le plan personnel, a transformé ma vision du monde. Le texte de l’Orestie contient des plis et des secrets qui n’apparaissent que petit à petit et ouvrent des dimensions sociales, politiques et humaines dont les répercussions dans notre présent sont encore très vibrantes », dit Haythem Abderrazak. Si le metteur en scène irakien fait des dieux des chefs de partis religieux, c’est qu’il vient « de cette culture et de ce milieu de l’Irak où justement, c’est la démocratie qui a poussé les forces religieuses à prendre le pouvoir ».

Avant cette troisième partie signée en commun, l’Agamemnon d’Haythem Abderrazak nous aura saisi à la gorge d’emblée par ses fulgurantes traversées et ses déflagrations? Ensuite, Les Choéphores de Célie Pauthe nous entraîne dans une sauvagerie où l’eau se fait boue, loin du nuancier de sa palette habituelle. « Il y a eu des confrontations, des chocs depuis les questions que posait la traduction du texte d’Eschyle et jusqu’à ces derniers jours, disait Haythem Abderrazak au soir de la troisième et dernière présentation publique. C’est une nécessité. C’est la contradiction qui est productive. C’est ce qui fait mûrir. » Les êtres comme les spectacles.

Il serait dommage et injuste qu’une telle aventure en reste là. Il est bien sûr envisagé qu’il y ait un retour à Bagdad malgré toutes les difficultés que cela représente. Après Besançon, et en attendant d’aller à Bagdad, pourquoi pas Paris ? Pourquoi pas Strasbourg, Lille, Avignon, Montpellier, Toulouse, Grenoble...?

Ce premier Focus Irakien au CDN de Besançon sera suivi de deux autres : un « Bagdad festival » du 24 au 27 janvier avec des expos, des rencontres, des cartes blanches, de la musique et Yes Godot, un spectacle d’une jeune troupe qui viendra de la capitale irakienne ; et en juin, troisième focus avec, entre autres propositions, la création de La Maladie du Machreb d’après Heiner Müller par Haythem Abderrazak avec des amateurs bisontins.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
L’impunité et la lâcheté des puissants
Après la révélation des accusations contre l’ancien ministre, le parquet de Paris a annoncé l’ouverture d’une enquête préliminaire. Au-delà de son devenir judiciaire, cette affaire nous interpelle sur l’insuffisance de la lutte contre les violences sexuelles et sur l’impunité des sphères de pouvoir.
par Lénaïg Bredoux
Journal — International
Des deux côtés de la Manche : la politique du blâme
Londres et Paris se renvoient la responsabilité à la suite du naufrage qui a coûté la vie à 27 demandeurs d’asile le 24 novembre. Après une lettre que Boris Johnson a adressée à Emmanuel Macron et publiée sur Twitter, le gouvernement français a désinvité la ministre de l’intérieur britannique lors des pourparlers européens prévus à Calais ce dimanche.
par Marie Billon
Journal — International
Des entreprises françaises parmi les bénéficiaires d’un possible réseau de blanchiment
Les 3,5 millions de documents bancaires de « Congo hold-up » permettent d’identifier un réseau d’entreprises, opérant dans la communauté indienne de RDC, qui pourraient avoir blanchi des centaines de millions de dollars. Plusieurs entreprises françaises figurent parmi les bénéficiaires.
par Justine Brabant et Sonia Rolley (RFI)
Journal — International
Paris et Rome s’accordent a minima pour peser dans l’après-Merkel européen
Emmanuel Macron et Mario Draghi ont conclu un traité pour tourner la page des années de tensions entre la France et l’Italie. Une façon aussi, pour le président de la République, de se rapprocher d’un homme bien plus influent que lui sur la scène européenne.
par Ludovic Lamant et Ellen Salvi