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Billet de blog 25 sept. 2022

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Un lumineux spectacle sur « les lumineux »

Sous le regard d’Alain Françon et avec la complicité du musicien Nicolas Repac, Anouk Grinberg donne à entendre des textes, presque tous méconnus, provenant, pour la plupart, de la collection de l’Art brut de Lausanne, des écrivains parfois sans nom, morts ou vivants, autant de « lumineux ».

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Scène de "Ert pourquoi moi je dois parler comme toi?" © Tuong-vi Nguyen

« Perdue au fond de mon corps j’observe sans relâche le monde. Dans le cliquetis nébuleux de la sphère cérébrale, mon œil silencieusement jaillit et s’installe.Il se colle derrière mon dos comme un bavardage promenant mon corps dans sa perception décalée./J’atteins le point zéro d’un espace secret des lanternes en stand-by de l’homme à son réveil ».Ainsi s’ouvre Je, ou l’autopsie du vivant, un texte de Babouillec. Cette jeune femme diagnostiquée déficitaire à 80 %, jamais scolarisée a réussi a sortir de son silence en écrivant avec des lettres en cartons. Cette « veilleuse aux yeux perçants, plantée sur la rive de l’existence ,  remonte à la lumière des bancs de mots, qui, sans elle, s’engloutiraient entraînés vers l’océan des occasions perdues » écrit Pierre Meunier. Avec Martine Bordat, Meunier a consacré en 2015 un formidable spectacle voué aux textes de Babouillec (lire ici) dans la foulée du film de Julie Bertuccelli Dernières nouvelles du cosmos.

En élaborant avec le musiciens Nicolas Repac le spectacle Et pourquoi moi je dois parler comme toi ?, Anouk Grinberg donne à entendre non seulement la parole hors normes de Babouillec mais aussi celle de beaucoup d’autres non normés, parfois anonymes. Des textes que l’actrice a rassemblé dans un livre éponyme (la plupart venant des collections du musée d’art brut de Lausanne). Et elle les mêle de-ci de-là avec des mots de poètes comme Robert Walser, Emily Dickinson, Henri Michaux, Samuel Beckett et d’autres encore, faisant écho aux textes de ceux qu’elle nomme les « lumineux ».

Habillée comme un vagabond de Chaplin, accompagnée par Nicolas Repac qui «  joue des toutes petites notes avec des petits instruments »comme il le dit lui-même , Anouk, avec ou sans micro, égrène les textes, donne le nom de l’auteur pour finir et passe au suivant. Secouant, troublant, envoûtant.

Elle avait créé ce spectacle il y a quatre ans, elle le reprend aujourd’hui sous le regard fraternel d’Alain Françon qui aide l’actrice à s’enfoncer dans la sauvagerie commune à chacun de ces textes. « Il y a une espèce de contagion entre la liberté de ces textes et nous qui les interprétons, ils sont souvent traversés d’une électricité qui nous traverse aussi » dit Anouk, et, comme il se doit, lors de cette soirée tendue de mots, cette électricité contamine le public. La voix étrangement fluide de l’actrice, portée par la musique, nous happe dans ses rets. Et nous fait découvrir des voix, des écritures certaines anonymes, d’autres oubliées depuis longtemps. Une fraternité d’enfermés.

Ainsi Charlotte Morin Jégo, morte à 1969 après avoir séjourné plus d’un demi-siècle à l’hôpital de Ville-Evrard puis à celui de Saint-Alban. Ecrivant sans ponctuation et souvent sans accent  : « je suis poupée million Chanteuse danseuse poisse Etoile cartée Hestz 267550 mignonne jolie patriote psychiatre charmeuse ensorceleuse enjoleuse adorée douceou mechante mere braveleste propre courageuse energique populaire mondiale invétérée douillette…. »

Ou cette personne, sans nom, sans date de mort ni de naissance, signataire de ce brûlot prophétique : « Il ne s’est rien fait de naturel depuis la fin du monde ; la dernière neige naturelle est tombée en 1891; il n’y a plus que moi de vivant; il n’y a plus personne sur terre, plus de blancs, plus de nègres, plus d’Afrique, plus d’Amérique, plus d’étoiles, plus d’arbres, plus de printemps, plus d’hiver, plus de saisons.Les arbres sont bien des arbres, mais ils ne sont plus comme avant, ils sont morts. Des jours ? Il n’y en a plus, plus d’années, plus de siècles ! Il n’y a rien. Tout ce qui existe, n’existe pas, ou plutôt, tout ce qui existe ,existe, mais tout ce qu’on voit n’existe pas ; il n’y a plus que moi qui existe. »

Ce texte et bien d’autres - que l’on retrouve ou pas dans le spectacle - sont rassemblés dans le livre Et pourquoi moi je dois parler comme toi ? composé par Anouk Grinberg. Un ouvrage qui vient compléter et enrichir Ecrits bruts de Michel Thévoz (PUF, 1979), premier directeur de la Collection de l’Art brut à Lausanne, comme le souligne, dans une postface au livre d’Anouk, celle qui lui a succédé à Lausanne, Sarah Lombardi.  Son livre, l’actrice le dédie « à tous les lumineux que le monde ne doit pas oublier ». Et, son spectacle, avec Nicolas Repac sous le regard d’Alain Françon, plaidoyer pour ces langues inouïes, contribue magnifiquement à ce qu’on ne les oublie pas.

Et pourquoi moi je dois parler comme toi? au Théâtre de la Colline jusqu’au 16 oct, mar 19h, du mer au sam 20h, dim 16h, représentations supplémentaires le 18 oc à 19h et les 19 et 20 oct à 20h.

Et pourquoi moi je dois parler comme toi ?, Ecrits bruts (et non bruts) réunis par Anouk Grinberg, Éditions Le passeur, 254p, 20,90€.

Algorithme éponyme par Babouillec, Rivages poche, 6,90€

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