Pascal Rambert : un dialogue de « sœurs »

C’est en les voyant répéter ensemble l’une de ses pièces que Pascal Rambert a eu l’envie de réunir Marina Hands et Audrey Bonnet sur un plateau dans un face-à-face entre deux sœurs. La pièce est écrite pour elles, les personnages portent leur prénom. D’emblée, ça castagne dur.

Scène de "soeurs" © Pauline Roussille Scène de "soeurs" © Pauline Roussille

Comme Molière, Pascal Rambert écrit pour les acteurs de sa troupe. Molière en avait une, à demeure, Pascal Rambert aussi, mais la sienne renaît pour chaque spectacle, ce qui doit lui éviter un certain nombre de problèmes domestiques et d’intendance, contrairement à son lointain prédécesseur.

Troupe et pas de deux

La troupe de Rambert se recompose à chacune des pièces qu’il écrit, dès lors qu’il les met en scène. Dans son histoire déjà longue d’une bonne vingtaine de pièces (le cheveu grisonne, la barbe aussi), il y a eu plusieurs possibilités de troupe. Je me souviens de la toute première avec, comme égéries, les sœurs Kaveh, Nilou et Narmé, des boules de feu iraniennes. Longtemps, elles ont inspiré Pascal Rambert. Que sont-elles devenues ?

La troupe récente, celle qui a commencé à se former, disons, il y a dix ou quinze ans, sera presque au complet au prochain Festival d’Avignon, dans la cour d’honneur du Palais des papes, s’il vous plaît. On y retrouvera Audrey Bonnet (celle qui a inspiré à Rambert le plus grand nombre de pièces, première rencontre avec Le Début de l’A en 2005 ), Marina Hands, Marie-Sophie Ferdane, Emmanuelle Béart, Denis Podalydès, Stanislas Nordey, Laurent Poitrenaux, le « novice » Jacques Weber et quelques autres. Pour eux, Pascal Rambert écrit Architecture, une pièce au long cours.

Ce n’est pas le cas de Sœurs, une pièce qui entre dans la série des pas-de-deux, illustrée par des pièces plus ou moins bonnes comme Argument (lire ici) ou Répétition (lire ici), aucune n’atteignant la concentration d’énergie, la violence scénique de Clôture de l’amour (créée par Audrey Bonnet et Stanislas Nordey), pièce que Les Solitaires intempestifs ont, avec raison, réédité dans une collection de Classiques contemporains. C’est est un.

Ces pièces à deux relèvent d’un théâtre de la confrontation et Sœurs y met les deux pieds.Comme souvent chez Rambert, les deux personnages portent le prénom des actrices. C’est en les voyant ensemble aux premiers jours de répé. tition d’Actrice, Marina Hands, la sœur mourante, et Audrey Bonnet, la sœur cadette, que Rambert a voulu écrire Sœurs. On le comprend, dans ce spectacle, c’est le rapport entre les deux actrices jouant deux sœurs qui était le fait le plus marquant, celui qui allait se déployer au moment où le critique écrirait sa chronique. L’article avait pour titre : « Marina Hands et Audrey Bonnet, deux grandes actrices pour Actrice » (lire ici). En changeant le titre de la pièce, on pourrait remettre le couvert pour Sœurs.

La mort comme levier

Faisons comme Rambert, recyclons-nous : « Accompagnée par son mari, Ksenia est revenue au pays pour dire adieu à Eugenia, sa sœur mourante. Les voici face à face. C’est la neuvième scène de la pièce Actrice, écrite par Pascal Rambert. Les deux sœurs s’affrontent. “Je ne veux pas que l’on joue ce genre de scène que tu as tant jouée où deux sœurs s’affrontent”, dit Ksenia en prenant sa sœur dans les bras. Bien sûr, cette scène, elles la jouent à fond. Parce que chez Rambert le théâtre a toujours le dernier mot, parce que l’affrontement entre deux êtres qui s’aiment et se détestent à la fois, c’est ce qu’il écrit de mieux (cf. Clôture de l’amour, sa meilleure pièce). C’est une scène terrible, cinglante, magnifique. Toutes les scènes d’Actrice sont hélas loin d’atteindre une telle densité. Mais celle-ci suffit à notre bonheur et les deux actrices y sont pour beaucoup », écrivions-nous.

Persistons et re-signons avec Sœurs où le jeu des actrices, leur complicité dans l’adversité de leurs personnages, l’amour réciproque qu’elles se portent en tant qu’actrices, magnifient la pièce et laisse entrevoir son sous-texte : cet amour refoulé entre les deux sœurs qui affleure quand, répétant ensemble un geste de leur adolescence, elles écoutent un air en se partageant les écouteurs et, têtes penchées, se touchent les cheveux.

Comme dans Actrice, la mort (la disparition) est un levier pour que les rancœurs, les regrets, les souffrances longtemps tues, fassent surface, viennent aux lèvres. Ici, ce n’est pas l’une des deux sœurs qui est mourante mais leur mère qui, malade depuis un certain temps, vient de mourir. Marina, la sœur aînée, s’est occupée d’elle jusqu’au bout. A-t-elle prévenu sa sœur cadette Audrey que la fin approchait, qu’il fallait qu’elle vienne, ou bien a-t-elle « oublié » de le faire ? Toujours est-il qu’Audrey vient sur le lieu de travail de sa sœur aînée lui demander des comptes. Avant d’aborder la mort de la mère, elle veut régler un tas de contentieux, accumulés au fil de leur enfance et adolescence communes passées sur des champs de fouilles au Moyen Orient où leur père était en poste et où elles auront leurs premiers émois sexuels avec de beaux et jeunes Arabes, et plus tard, à l’heure des études supérieures et du retour en France dans le grand appartement où la famille a vécu à Paris, près de Barbès. Aujourd’hui, Marina, l’aînée, travaille dans l’humanitaire, s’occupe de la pauvreté,  de migrants, elle est sur le point d’animer une conférence lorsque débarque sa sœur cadette Audrey, journaliste. L’aînée vit en couple avec une certaine Annabelle, la cadette s’est mariée avec Régis, un prof de collège, qui n’a pas inventé la poudre et semble avoir été méprisé par le cercle de famille plus friqué et plus éduqué. La bourgeoisie, petite ou moyenne, plutôt intellectuelle ou artiste, est le monde dans lequel évoluent le plus souvent les personnages du théâtre rambertien.

Affrontement maximum

Dès la première réplique, l’affrontement est à son maximum. Ça s'engueule fort et ferme. Marina est en position dominante : physiquement, avec ses épaules charpentées dont il sera souvent question, et puis elle est chez elle, dans son domaine. Plus menue, plus petite, manquant d’air comme un poisson sorti de sa rivière, Audrey est en position objective de faiblesse. L’une est terrienne et se méfie du feu, l’autre aquatique mais a besoin d’air. Quand l’une est cinglante, tape où ça fait mal, l’autre serre les poings (Audrey) ou fait diversion en installant des chaises pour la conférence (Marina). Tout y passe ; le père qui préférait l’aînée, les cheveux tirés dans une bagarre pendant l’enfance, l’aînée douée pour la natation (championnat) et l’autre pas. Etc. « Tu as toujours été plus faible que moi, admets-le », dit Marina. « C’est vrai », concède Audrey. Et Marina de porter l’estocade : « Voilà, un à zéro. » Mais Audrey est venue avec un scud qu’elle finira par tirer et qui tient en une phrase : « Tu ne m’as pas prévenue. »

Parfois l’écriture de Rambert fait songer à Nathalie Sarraute par sa façon de s’attarder sur certains mots comme « toléré » (au tout début de la pièce) ou « bûche » à propos de Régis et plus tard « camembert » (pas le fromage, le jeu d’enfant). Ici et là, on note des accents berhnardiens dans l’insistance, le ressassement. Trois écritures où le théâtre est d’abord un acte de parole, où tout passe par la parole, où la parole est d’or et le reste peau de lapin. Rambert excelle dans le face-à-face, où le dialogue prend, si je puis dire, le temps du monologue, le temps que la partie adverse encaisse et recharge ses batteries. Dans Sœurs, Rambert pousse cela jusqu’au vertige puisque, tout à tour, il arrive que chaque sœur parle à la place de l’autre, se mette dans la peau de l’autre et, par là même, que l’une et l’autre trahissent l’amour qu’elles se portent mutuellement par delà la haine, le ressentiment et le désir de vengeance, carburants naturels de la comédie dramatique.

Sœurs a été créé le 6 nov au Théâtre Bonlieu à Annecy, le spectacle est à l’affiche du Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 9 déc, il se donnera au Panta théâtre à Caen le 22 janvier. Le texte de la pièce est édité aux éditions Les Solitaires intempestifs, 48 p., 13€.

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