Poète à tout faire du théâtre français, Pierre Debauche vient de mourir à 87 ans

Comédien, metteur en scène, professeur, fondateur de plusieurs théâtres, d’une école, d’un festival, poète, chanteur, Pierre Debauche fut un inlassable pionnier et poète. Un bel artiste-artisan du théâtre.

portrait de Pierre Debauche © Jean-Marc Ramel portrait de Pierre Debauche © Jean-Marc Ramel
Venu de Belgique (né à Namur en 1930, étudiant à Louvain), c’est en France que Pierre Debauche mènera une vie itinérante jusqu’à finir par s’établir dans le Sud-Ouest à Agen où il fonde sa dernière aventure, le Théâtre du jour, à la fois troupe et école. C’est dans cette ville qu’il vient de s’éteindre au terme d’une vie théâtrale que l’on peut aisément qualifier de bien remplie. Sa foi dans le théâtre et la poésie resta intacte et active jusqu’au bout.

De Vincennes à Nanterre

Il débuta comme comédien. Jean Vilar qui avait l’œil le distribua dans La Mort de Danton de Büchner (1959). Jacques Mauclair et André Cellier firent aussi appel à lui. Et puis, très vite, il se lance dans une première aventure en créant le Théâtre Daniel Sorano à Vincennes au début des années 60. Antoine Vitez qui écrivait alors des articles dans Les Lettres françaises dira avoir ressenti dans ce nouveau théâtre le goût « pour la jeunesse et la poésie ». C’est l’époque où, au Festival du Marais, Pierre Debauche monte ses premiers Michel de Ghelderode, auteur flamand qui lui était cher. C’est à Vincennes qu’il fait découvrir Judith de Friedrich Hebbel. Vitez voit là « un théâtre absolument baroque au-delà du mauvais goût ». Il y voit également l’actrice Evelyne Istria dont il fera plus tard sa première Electre.

Après Vincennes, voici Debauche à Nanterre en 1965 où il crée le Théâtre des Amandiers. Rien à voir avec ce que sont aujourd’hui la ville et son théâtre. En 1965, 14 000 personnes, essentiellement maghrébines, vivent dans les bidonvilles de Nanterre, le dernier d’entre eux ne disparaîtra que sept ans plus tard. Des années durant, Debauche et ses acteurs vont aller faire du théâtre dans les quartiers, ici un préau d’école, là un foyer ouvrier. Antoine Vitez (qui s’inspirera de Nanterre plus tard quand il concevra le Théâtre des quartiers d’Ivry) est entraîné dans l’aventure, y créant plusieurs spectacles. Debauche fait aussi appel à lui comme professeur quand il ouvre « L’Ecole des Amandiers » à Nanterre. Ensemble, ils devaient aussi animer un cours parisien durant trois ans (1967-1969) dans un petit local de la rue Lhomond dans le Ve arrondissement de Paris (où ils eurent comme élèves Jean-Baptiste Malarte, Brigitte Jaques et bien d’autres) avant de se retrouver professeurs au Conservatoire national supérieur d’Art dramatique, deux « modernes » pas toujours vus d’un bon œil par les professeurs traditionnels.

Dans L’Ecole de l’imaginaire, un texte paru en marge de cet enseignement, Pierre Debauche écrivit un long texte expliquant l’esprit de son travail pédagogique en seize points. Voici le premier : « Comment parler d’une école ? / Que chaque acteur adopte ou refuse ce qui lui a été proposé. / Je n’enseigne pas de projet artistique qui serait ma croyance. / A travers la variété remarquable des styles de jeu contemporains, je respecte les affinités de chacun. / Nous essayons de déchiffrer le paysage. Par l’analyse. Par la connaissance amoureuse. / Nous y installons nos machines à rêver : lectures exactes, regards jetés, gestes tentés, langages en fusion, pièges à bonheur. Fragiles. / Que chacun se sente plus libre. Fût-ce au cœur de tel instant en étant contre. »

Du Conservatoire à Agen

Debauche devait rester professeur au Conservatoire jusqu’au 1982.

A Nanterre il signe bon nombre de mises en scène (Marivaux, Tchekhov, Shakespeare, La Fuite de Boulgakov dans une traduction de son ami Vitez, La Cigogne de Gatti, etc.). A Paris, sa mise en scène de Ah Dieu ! Que la guerre est jolie de Charles Chilton et Joan Littlewood créé au Théâtre Récamier (1966) connaîtra un beau succès.

L’aventure des Amandiers à Nanterre prend fin en 1978 (après la construction du théâtre l’année précédente) : on se conduit de façon peu élégante à son égard, il démissionne. Debauche a toujours regardé devant et non derrière lui. En 1984, il est nommé directeur du Centre dramatique national du Limousin où il crée ce qui va devenir le Festival international des Francophonies. Beau signe d’amitié : quand Vitez à Chaillot met en scène Hernani de Victor Hugo, il partage le rôle de Dom Louis Gomez da Silva avec son complice. En outre, ils avaient en commun un physique anguleux et un visage acéré.

Puis voici le vagabond Debauche au Grand Huit à Rennes (1986-1989) avant qu’il ne crée encore un théâtre, le Théâtre du jour à Agen où il reprendra Ah Dieu ! Que la guerre est jolie en 2013, un théâtre inséparable de son école. C’est là qu’il formera ses derniers élèves. En arrivant à Dijon à la direction du Théâtre de Bourgogne, Benoît Lambert associa à chaque édition du festival Théâtre en mai (principalement consacré à la jeune génération) un parrain ; le premier d’entre eux fut Pierre Debauche.

Enfin, sa vie, comme celle d’un Jean Dasté ou celle d’un Gabriel Garran, autres pionniers, resta inséparable d’un amour de la poésie. Il en écrivit tout au long de son existence. Trois recueils en attestent, parus sans trompettes. Le regretté Michel Corvin qui a écrit la note qu’il lui consacre dans son dictionnaire, le résume bien : « Sa principale qualité [était] la polyvalence et son principal défaut la discrétion. »

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