De jeunes acteurs serrent fort dans leurs bras Les Enfants Tanner

Robert Walser a écrit d’une traite « Les Enfants Tanner » à 29 ans. Un jeune metteur en scène, Hugues de la Salle, et ses jeunes acteurs portent en scène ce roman de et sur la jeunesse, humblement et affectueusement. Magnifique.

Scène de "Les enfants Tanner" © Lisa Lesourd Scène de "Les enfants Tanner" © Lisa Lesourd

On a beau avoir lu L’Institut Benjamenta (collection L’Imaginaire) de Robert Walser, ses poèmes en prose, ses courts récits, ses microgrammes dont les parutions se sont multipliées au fil des années aux éditions Zoé, en écoutant des acteurs vagabonder dans Les Enfants Tanner, on reste sidéré par la façon dont Robert Walser agence ses phrases, nous entraîne dans leur méandres, aussi simples que mystérieux, et qui semblent ne rien perdre en traduction (Walser, suisse, écrivait en allemand).

Un débiteur heureux

Nul écrivain n’a jamais aussi bien et aussi souvent parlé de la neige dont la substance légère et insaisissable ressemble à son écriture. Et la promenade (c’est aussi le titre d’un de ses ouvrages) semble la vitesse même de tous ses livres. Comme si sa mort, un jour de noël 1956  au cours d’une promenade solitaire – on retrouverait son corps  allongé dans un lit de neige –, était un point d’orgue ou un post-scriptum à son œuvre. Et comment ne pas faire le lien entre cet homme allongé dans la neige et les dernières pages de son premier roman, Les Enfants Tanner, où Simon Tanner s’allonge devant une porte « couvert de dettes à l’égard du monde » et « débiteur heureux ».

Alors il faut remercier le jeune metteur en scène Hugues de la Salle (dont je découvre le travail), ses collaborateurs (son, lumière, décor) et ses acteurs sortis pour la plupart comme lui de l’école du TNS d’avoir approché ce roman avec douceur et délicatesse comme on le fait d’un oiseau tombé du nid, de ne pas s’en servir pour une actualisation qui serait la sottise même, mais de le servir dans son jus, d’entrer au plus près possible du mouvement de l’écriture, de ne pas faire les malins mais d’avoir l’intelligence de trouver des solutions scéniques simplement adéquates. Texte de jeunesse sur la jeunesse, les acteurs jeunes qui le jouent en touchent le cœur. Comme un livre ancien dont ils seraient la reliure protectrice contre laquelle les pages viendraient déposer leur encre.

Une écriture à l’écoute

Dans Les Enfants Tanner (1907), Robert Walser (il mourra en 1956 après avoir vécu la dernière partie de sa vie enfermé dans un hôpital psychiatrique) suit le parcours de Simon Tanner toujours en quête d’un travail, car il ne saurait se figer dans un emploi, pour nous raconter la fratrie qu’il forme avec ses frères (l’un peintre, l’autre docteur, le troisième est absent : il est en hôpital psychiatrique) et sa sœur (un temps institutrice). Et puis il y aura sa rencontre avec Klara, une femme aux allures de fée et de Cendrillon (personnage sur lequel le jeune Walser écrira une variation). Dans ce spectacle, les autres sont absents ou en voix off.

C’est un monde bordé d’irréel, où les sentiments, les valeurs sont à l’opposé de tout ce qui nous bassine aujourd’hui : l’argent, la carrière et la richesse comme valeurs, la réussite comme critère, le sexe comme viatique, la peur de l’avenir, l’envie de grandir. La jeunesse chez Walser n’est plus un problème mais une vertu, la solitude un baume. La liberté en tout et avant tout circule dans toutes les pages écrites d’une plume on ne peut plus libre.

Et il en va de même dans le jeu, les lumières (Arthur Michel), le décor et les costumes (Anne Lezervant et Camille Vallat). De simples lampes murales derrière un tulle, une lampe de chevet baladeuse, la projection d’une image de forêt au fond sur d’autres tulles, tout cela crée un tremblement de l’espace qui prolonge l’écriture. Un canapé-lit, une table de cuisine, quelques chaises suffisent à tout dire, et l’extravagante robe de princesse surgit à point nommé. Sur la forêt viendront s’incruster plusieurs fois quelques lignes du texte (l’adaptation du roman n’est pas une réécriture). Les acteurs les lisent avec nous et prennent le relais, c’est simple et tout bonnement juste.

Augmenter le silence

Très bien dirigés par Hugues de la Salle, les acteurs sont là pour dire le texte qui est le leur et l’investir de tout leur être juste ce qu’il faut, mais tout autant, sinon plus, être à l’écoute des autres. Par exemple, il y a ce moment où une femme brune entre en scène sur le côté. On ne sait pas encore que c’est Edwige, la sœur de Simon. Elle est là, elle ne dit rien, elle se remplit de la parole des autres. Plus tard, elle prendra la parole et plus tard encore, vers la fin du spectacle, s’adressera ainsi à Simon à l’heure du départ de ce dernier encouragé et souhaité par sa sœur :

« Les nuits à venir viendront timidement vers moi, comme de petits enfants coupables qui viennent les yeux baissés. Les nuits seront moins tranquilles, Simon, quand tu seras parti, et je vais te dire pourquoi : c’est parce que tu étais toi-même si tranquille dans la nuit, tu augmentais le silence avec ton sommeil. Nous étions deux personnes calmement silencieuses durant toutes ces nuits ; à présent je devrai faire silence toute seule, et ce sera moins silencieux ; je vais me dresser souvent dans mon lit et écouter dans le noir. Et je sentirai tout ce que le silence a perdu. » (traduction Jean Launay, Gallimard)

Et tout est à l’aune de ces phrases. La distribution est parfaite, sans faiblesse, et c’est tous les acteurs qu’il faut louer :Jonas Marmy (Simon), Jeanne Vimal (sa sœur), Laurène Brun ( Klara),Alain Carbonnel (Klaus, l’un des frères) etRomaric  Séguin (l’autre frère).

Simon , "Les enfants Tanner" © Lisa Lesourd Simon , "Les enfants Tanner" © Lisa Lesourd

D’une écriture minuscule, Robert Walser écrivait au crayon sur tout ce qui passait entre ses mains, des feuilles blanches bien sûr mais aussi des enveloppes, des  feuilles illustrées, des calendriers, les marges des journaux. Walser appelait ça « Le territoire du crayon ». Il recopiait à l’encre. Après sa mort, on retrouva une multitude de textes au crayon. Un choix a été traduit en français par Marion Graf  sous le titre Le Territoire du crayon, Microgrammes (Zoé, poche). On y trouve ce texte proche de ce que Simon dit dans Les Enfants Tanner :

« Ce paysage de neige, je le voudrais joli. Espérons qu’il le sera. C’est qu’elle est toute fraîche, la neige, et quoique un peu molle, assez ferme encore. J’ai l’air plein de vertu, à présent. Je veux être gentil avec les autres, mais à condition que je puisse magnifiquement me passer d’eux tous. Je veux être affable mais pas trop. Voyez-moi ces manœuvres ! En écrivant ces lignes, je me fais l’effet d’être clair et lumineux, transporté dans une couche mince, dans un souffle de perfection, enfilé dedans, pour ainsi dire comme une brioche que l’on glisse au four. Je prévois d’être très frugal à l’avenir. L’absence de prétention est une arme, peut-être l’une des plus étincelantes qu’il y ait au monde. J’ai vu un jour sur une scène, dans une pièce de chevalerie, un jeune roi dont la cuirasse étincelait à merveille. Au début de la pièce, il avait l’air très malheureux. Son attitude très mélancolique s’expliquait assez bien. Mais une jeune fille courageuse lui vint en aide. Que c’est beau, quand quelqu’un vient au secours de ceux qui sont sans défense, pour les arracher à un monde de perplexités. »

J’arrête là ce trop bref article, il faut vite le mettre en ligne car le spectacle ne se donne que jusqu’à dimanche. Une reprise, une tournée s’imposeront, espérons-le.

Théâtre de l’Opprimé, 20h30, jusqu’au 28 février (01 43 45 81 20).

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