Il faut toujours se fier aux défis de Phia Ménard

Après la glace et le vent d’inoubliables spectacles, voici l’aventure d’une maison en carton construite à vue avant de sombrer sous un déluge d’eau et de brume. « Maison Mère » est la première partie des « Contes immoraux » de la fieffée et inclassable Phia Ménard

Scène de "Maison Mère" © Jean-Luc Beaujault Scène de "Maison Mère" © Jean-Luc Beaujault

Assise cuisses ouvertes sur une boite noire au fond du plateau, regard fixe obstrué par un bandeau de cuir noir légèrement fendu comme en portent les chasseurs lapons, les cheveux blonds en bataille, les avants-bas et les genoux enserrés dans des protections métalliques hautes en couleur, un bustier costaud assurant le maintien de la partie haute de corps, les jambes à bas chair s’enfonçant dans des bottes à talons lorgnant sur un look cothurnes, ainsi apparaît Phia Ménard lorsque le public commence à s’installer pour assister à Maison Mère, première partie de ses « Contes immoraux » qui en comptera trois. Ça promet.

Carton, eau, brouillard

Devant la créature, des formes prédécoupées d'un épais carton d’emballage sont étalées sur une large partie du plateau. Comme une de ces maquettes à assembler de certains jeux d’enfant mais en beaucoup, beaucoup plus grand : de la taille de deux algécos ou de la cantine d’un tournage ambulant. C’est là son défi : relever cette masse informe pour lui donner forme.

La bête toise sa proie en en faisant le tour, des micros amplifient le bruit lourd que font ses hautes jambes de guerrière. Bien qu’ayant les yeux cachés, elle foudroie d’un regard cinglant cette matière étalée au sol, rappelant le regard concentré-fiévreux sur un amas de planches dont fait preuve Johann Le Guillerm avant de les assembler. Phia et Johann ont en commun d’être des artistes qui aiment défier les lois et les éléments de la nature et de la physique.

Armée de piques pour tuer les intrus, de pieux pour soutenir les parois à venir et de cette arme cruciale qu’est le gros rouleau de ruban adhésif couleur chiasse, telle la fille d’Hercule, elle se lance dans l’épreuve. La sueur ne tarde pas à perler sur sa gorge et l’amorce de ses seins tandis que ses cuisses d’acier et son coup d’épaule emprunté à Jean Valjean vont bientôt soulever, non sans râles, la masse de carton qui prend lentement, à coups de gestes répétés, la forme d’une maison sans portes ni fenêtres comme les petites maisons du Monopoly mais à grande échelle. Plus tard, un déluge de pluie et de brouillard viendra noyer, engloutir et mettre à bas l’édifice faisant de cette maison de carton à peine née, une ruine dévastée. Accroupie sur le côté, Phia Ménard nous regarde alors assister au désastre.

Fosse commune

Ce geste artistique, cette performance sans paroles, co-écrite et co-mise en scène avec Jean-Luc Beaujault, s’inscrit dans une

Scène de "Maison Mère" © Jean-Luc Beaujault Scène de "Maison Mère" © Jean-Luc Beaujault
longue série de spectacles entamée en 2008 lorsque le jongleur Philippe Ménard formée par Jérôme Thomas devint Phia Ménard et changea de registre en changeant de sexe. Se succédèrent P.P.P. premier opuscule de la série des « Pièces de glace » (lire ici) , puis avec L’après midi d’un foehn et VORTEX inaugurant la série des « pièces de vent » (lire ici) avant que n’advienne la série des « pièces de l’eau et de la vapeur ». La série des contes immoraux est, elle, le fruit d’une commande de la Documenta 14 dont le thème était « Apprendre d’Athènes ». Effectivement, à un certain moment,les découpes opérées à la scie électrique par Phia Ménard sur sa maison de carton donnent à l’édifice une allure qui fait penser au Parthénon.

Bref cela commence comme une performance au Palais de Tokyo et cela s’achève dans une image crépusculaire digne de Strehler ou Chéreau.

Cependant, dans un « à propos »; Phia Ménard parle de tout autre chose : de son grand-père victime des bombardements alliés sur Nantes en septembre 1943 qui firent de nombreuses victimes identifiées ou pas, autant de morts et mortes "pour la France". Phia Ménard associe cela au « plan Marshall » de reconstruction qui s’en suivit. D’où son envie de « bâtir un village ‘Marshall’ en carton sur mesure, comme on montre une série de tentes pour des réfugiés. » Sauf que le refuge devient un piège, un tombeau anonyme comme la fosse commune où a été jeté le corps de son grand-père maternel.

Tous les spectacles de Phia Ménard et de sa compagnie Non Nova, au-delà de leur magnifique incongruité et de leur intensité spatio-temporelle, forment des tresses de significations. Il faut toujours se méfier de Phia Ménard.

Contes immoraux, Partie 1 Maison Mère, Théâtre des Bouffes du Nord du lun au sam 20h30, dim 20h, relâche le jeu 27, jusqu’au 1er mars. Puis du 6 au 8 mars au Festival MITS à Sao Paulo (Brésil), le 28 mars à la Scène nationale de Chambéry, les 7 et 8 avril au Quartz, Scène nationale de Brest, le 5 mai Théâtre des quatre saisons de Gradignan.

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