Tour de passe-passe au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet

Comment l’un des plus beaux théâtres de Paris, l’Athénée-Louis Jouvet, au bail donné naguère pour un franc symbolique à l’état par Pierre Bergé, va se retrouver entre les mains d’exploitants privés, Olivier Poubelle et Olivier Mantei, tout en restant subventionné. Un conte d’aujourd’hui.

Le théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet est assurément l’un des plus beaux théâtres à l’italienne de Paris. Le nom de Louis Jouvet lui est à jamais associé puisque l’acteur et metteur en scène dirigea ce théâtre, bâti au XIXe siècle, de 1934 à sa mort en 1951. L’actrice Françoise Spira lui succéda jusqu’à son suicide, une autre actrice prit le relais. Très vite, des directeurs de théâtres (privés) en assurèrent la direction et l’exploitation. En 1973, Jean-Claude Houdinière, entouré de Jacques Rosny et Loïc Vollard, en prend les rênes. Quelques années plus tard, ils en cèdent (vendent) l’exploitation à Pierre Bergé.

Donné par Pierre Bergé

C’est sous la direction de Bergé que fut aménagée la seconde et petite salle en haut du théâtre, baptisée salle Christian Bérard, honorant ainsi celui qui avait signé bien des décors et costumes pour son ami Jouvet. Pierre Bergé, mélomane, instaura également les Lundis musicaux (jour de relâche habituel des théâtres), des Lundis qui ont perduré.

En juin 1981, sous Mitterrand récemment élu, Bergé offre à l’état pour un franc symbolique le bail commercial du théâtre en souhaitant à ce que soient préservés les Lundis musicaux. Le ministre de la Culture Jack Lang et son directeur du théâtre Robert Abirached demandent alors à Josyane Horville (qui avait longtemps travaillé avec Gabriel Garran au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers et qui, à l’époque, programmait les deux salles de spectacle du Centre Pompidou) de constituer un projet.

La finalité de ce projet allait combler un manque puisque Josyane Horville proposa que la programmation soit prioritairement vouée aux compagnies de théâtre subventionnées sans lieu fixe. Une aubaine pour ces compagnies de province ayant du mal à se produire dans la capitale. C’est aussi sous Horville que, durant une saison, les éphémères et frondeurs APA (acteurs producteurs associés), un collectif d’acteurs et d’actrices, et non des moindres, occupent tous les recoins du théâtre et choisissent ceux qui les mettront en scène. Une saison inoubliable.

En entrant dans le théâtre, juridiquement, avec l’aval du ministère, Josyane Horville constitue une SARL au capital de 50 000 francs divisé en cinq cents parts de cent francs, et en assure la gérance. La directrice Horville achetant 50 parts, les autres appartenant à une association (loi 1901), « théâtre en mouvement » dont le président est le directeur du théâtre au Minisère. Presque dix ans plus tard (en 1992), considérant que les moyens ne sont plus en accord avec sa mission, Horville décide de quitter la direction de l’Athénée-Louis Jouvet. Laquelle est confiée à Patrice Martinet (qui, après avoir été en poste à Milan, avait fondé à Paris le festival Quartiers d’été) par le ministre de la Culture de l’époque, Jacques Toubon. Horville vend donc ses 50 parts à Martinet au prix coûtant initial. Avant de partir, elle avait eu le temps de faire classer l’édifice et de faire voter une première tranche travaux qui seront effectués et complétés sous la direction de Martinet.

Le mandat de Martinet allait durer… 27 ans, c’est-à-dire jusqu’aujourd’hui. Certains théâtres parisiens comme l’Athénée, le Rond-Point ou la Bastille ont ainsi des statuts particuliers expliquant la longévité à leur poste du directeur.

Vendu par Patrice Martinet

Patrice Martinet entame donc présentement sa dernière saison puisqu’il va partir, le ministère de la culture "mettant mon départ comme condition au versement de la subvention pour la saison 2020-21" assure le directeur que nous avons  interrogé. Une saison qui, comme les précédentes, est très loin du cahier des charges laissé naguère par Josyane Horville, Martinet n’ayant pas souhaité le reprendre. Il avait progressivement infléchi sa programmation vers des spectacles plus musicaux, le théâtre y restant minoritairement présent. Les spectacles de Caubère, les mises en scène de Villégier restent en mémoire. Peu de saisons après l’arrivée de Martinet à l’Athénée-Louis Jouvet, Jean-Luc Lagarce était venu répéter salle Bérard  au début septembre 1995 sa mise en scène de Lulu de Wedekind, avec Irina Dalle dans le rôle-titre. Le sida l’emporta fin septembre et c’est François Berreur, son proche collaborateur, qui acheva la mise en scène. Ce dernier reviendra cette saison à l'Athénée Louis Jouvet présenter deux spectacles Lagarce en février prochain. Dans la grande salle, sa mise en scène de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne avec des comédiennes haïtiennes et, dans la salle Bérard, une reprise d’Ebauche d’un portrait à partir du Journal de Lagarce, interprété par Laurent Poitrenaux.

Venons-en à la succession. Patrice Martinet avait été nommé (comme Josyane Horville avant lui) par le ministre de la Culture. Le successeur de Martinet a été choisi... par Martinet lui-même !

Quel beau tour de passe-passe! En toute légalité cependant. Au fil des années, la SARL initiale a connu divers épisodes  dans lesquels on se perd. Résumons:  in fine Patrice Martinet en est devenu le principal propriétaire. Il aurait  souhaité longtemps mettre le théâtre entre les mains  d'une fondation, mais "le ministre Riester a mis son veto " nous dit-il. C'est aussi  que "le ministère avait quelqu'un en ayant en tête pour me succéder" - Stéphane Lissner pour ne pas le nommer-, "j'ai dit non" poursuit Martinet qui avait une autre idée en tête. La situation s'est tendue. Le ministère de la culture a  gelé le versement de sa subvention.

Pendant le confinement, Patrice Martinet et Olivier Poubelle (qui dirige et programme, entre autres, le Théâtre des Bouffes du Nord avec Olivier Mantei) se sont vus et ont  fini par conclure un accord. Lequel  n'est pas encore totalement acté, mais Martinet devrait  revendre le bail à Poubelle & Mantei pour une somme non négligeable, « à un prix qui n’a rien à voir avec celui du marché » (c’est-à dire 10000€ le siège), a -t-il déclaré au journal Les Echos. Les futurs propriétaires du bail se sont  engagés "à conserver l’équipe en place, à ce que le théâtre garde son identité et son indépendance et que la ligne artistique soit dans l'esprit de ce qui s'est fait avant"  souligne Patrice Martinet. On peut voir là une victoire d'un crédo macronien, le fameux « en même temps » : le théâtre de l’Athénée est désormais un théâtre privé et, « en même temps », il garde un goût de théâtre public puisqu’il reste subventionné, le Ministère de la culture s’étant engagé à  maintenir la subvention à hauteur de 1,8 millions d’euros. 

Qu’en pense le dit ministère de la Culture ? Officiellement, pas grand-chose. Il ne peut que prendre acte du  le tour de passe-passe tout en maugréant en coulisses, sur l’air de « cela aurait pu être pire ». Effectivement. L’Athénée-Louis Jouvet ne deviendra pas un théâtre de boulevard de plus ou je ne sais quoi. Le Théâtre des Bouffes du Nord a une programmation honorable et on peut penser qu’il en sera de même à l’Athénée-Louis Jouvet, les deux théâtres devant faire tandem. N’empêche. Voici un théâtre dont le bail, naguère donné à l’état pour un franc symbolique, a été privatisé en cours de route, pour être aujourd’hui revendu à des magnats du théâtre privé, tout en restant subventionné par le ministère de la Culture, les murs appartenant, eux, à Groupama qui perçoit chaque mois un loyer conséquent. C’est beau la France, c’est même étonnant, mais c’est compliqué.

Les chantres de la libre entreprise aiment ce conte de fée entrepreneurial. Ils câlinent avec moult trémolos Patrice Martinet que le journal Les Echos décrit comme malmené par l’état. C’est tout juste si le journal, saluant avec joie l’opération finale en cours , ne présente pas Martinet comme la pauvre victime d’un état « qui dispose d’un fort pouvoir de pression sur le théâtre et son directeur » et même « une pression qui s’est accentuée ces dernières années », « menant au départ » l’infortuné Martinet. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la « pression » étatique a fait pschitt. 

Concluons cette histoire abracadabrantesque par un gag : le prochain spectacle à l’affiche de l’Athénée-Louis Jouvet a pour titre Crésus (un opéra produit par Arcal, compagnie nationale subventionnée de théâtre lyrique et musical). Le slogan du spectacle : « ne touchez pas le pactole, écoutez-le », accompagne une animation sur la newsletter de l’Athénée-Louis Jouvet où l’on voit ruisseler des pièces d’or.

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